Comment aborder le consentement, le corps, l’intimité ou encore les sujets difficiles comme les abus avec ses enfants, sans peur ni tabou ? Dans son livre Parents informés, enfants protégé·es, Ann-Laure Bourgeois propose un guide à la fois accessible et profondément concret, pensé pour accompagner les parents à chaque étape du développement de l’enfant. Avec des outils simples, des mots justes et sans jugement, elle ouvre des pistes essentielles pour instaurer le dialogue et donner aux enfants les clés pour se protéger.
Votre projet ne se limite pas à un livre : vous proposez aussi des outils concrets pour aider les parents à sensibiliser leurs enfants et mieux les protéger. Pourquoi était-il essentiel pour vous d’aller au-delà du discours, et comment ces supports accompagnent-ils concrètement les familles au quotidien ?
J’ai voulu m’adresser aux adultes mais aussi aux enfants, à pied d’égalité.
Il y a récemment eu une libération de la parole et une prise de conscience sur l’ampleur des violences sexuelles qui touchent les enfants dans notre société. On l’a vu avec #metooinceste ou les travaux de la CIVIISE. Cependant, le tabou persiste. C’est souvent dans un cercle très restreint que les adultes expriment le besoin de sensibiliser et de prévenir ces violences. De plus, ils/elles ne savent pas vraiment quand ou comment le faire.
Pour les enfants, c’est plus simple. Ils/elles peuvent apprendre le consentement ou l’intimité grâce à des concepts très simples. “Mon corps, mon château fort” peut être utilisé, puis reposé, puis corrigé au fil des années. C’est un vrai outil sur lequel s’appuyer. Le cahier d’activités et le guide sont donc très complémentaires et peuvent être proposés à la maison, à l’école, au sein d’un foyer d’enfants, dans le cabinet d’un médecin ou dans tout autre lieu accueillant des enfants.
Votre livre aborde des sujets encore très tabous — consentement, sexualité, violences. Pourquoi est-il essentiel, selon vous, de commencer ces conversations dès le plus jeune âge ?
Plus ces conversations et ces gestes sont commencés tôt, plus ils facilitent le dialogue et la prévention par la suite. Une seule conversation sur l’importance du consentement, ou sur le respect des limites de l’autre (“the talk” comme on dit en anglais) ne suffit pas. La sensibilisation est une vraie culture dans laquelle on va immerger l’enfant dès la naissance.
L’apprentissage de l’intimité et du consentement se font au quotidien. C’est à la maison que l’enfant va comprendre ce qu’est l’intimité corporelle, mais aussi spatiale ou émotionnelle. Ça commence par changer la couche d’un bébé dans une pièce isolée, ou par encourager un tout-petit à fermer la porte des toilettes pour faire ses besoins. Comment puis-je comprendre que mon corps doit être respecté si on me déshabille dans le salon devant les invités ? L’intimité émotionnelle consiste à choisir qui peut rentrer dans ma bulle et à quel moment, et c’est un concept très simple qu’on peut apprendre très tôt. Cela arme aussi l’enfant dans ses interactions sociales, lorsqu’il ou elle rentre à l’école maternelle par exemple.
Vous insistez sur l’importance d’apprendre aux enfants à connaître leur corps. Concrètement, comment aborder l’anatomie avec justesse, sans gêne ni sur-sexualisation, selon les âges ?
L’anatomie ne doit pas être un sujet tabou. Je recommande très fortement d’utiliser les noms biologiques de toutes les parties du corps dès la naissance, y compris les parties intimes. De même qu’on qualifiera une main de “main”, on utilisera le mot “pénis” ou “vulve” avec l’enfant. Ce ne sont pas des gros mots, et c’est même la base de la prévention des violences sexuelles : on montre déjà à l’enfant que ce sujet n’est pas un tabou et qu’on peut en parler librement. Ainsi, il ou elle sera capable de mieux communiquer en cas de problème.
Le consentement est au cœur de votre approche. Quels sont les gestes ou situations du quotidien qui permettent aux parents de transmettre cette notion, parfois sans même “faire un discours” ?
Respecter le consentement passe par demander son accord à l’enfant avant des interactions physiques. “Est-ce que je peux te déshabiller ?” “Est-ce que je peux te coiffer ?” Là encore, on peut commencer dès la naissance.
On montre aussi à l’enfant qu’on respecte son consentement, donc sa personne, en l’encourageant à goûter sans l’obliger à manger au moment des repas. Ou bien en accompagnant le passage aux toilettes sans le forcer.
Les soins du quotidien ne sont pas toujours évidents à prodiguer, surtout quand on est dans le tunnel du soir ! Quand un enfant dit “non” au moment du bain, pourquoi ne pas laisser passer quelques minutes, ou proposer une alternative (faire prendre le bain à une poupée pendant qu’on fait soi-même sa toilette). On peut aussi changer un poupon avant de changer une couche.
Je recommande aussi d’introduire dans le quotidien des petites situations dans lesquelles l’enfant peut faire des choix : choisir le pyjama rouge ou le pyjama bleu, par exemple. Ou bien de faire le choix entre des pâtes ou du riz pour le dîner.
Vous évoquez aussi des sujets difficiles comme les abus sexuels et l’inceste. Comment les aborder avec son enfant de manière protectrice, sans lui faire peur ni briser son sentiment de sécurité ?
C’est une bonne question. Mais au final, protéger l’enfant passe par des étapes très positives : c’est connaître les émotions qui nous traversent, savoir poser ses limites de façon claire, écouter son signal d’alarme quand quelque chose ne va pas ou être, en tant qu’adulte, une personne de confiance. Ce sont des choses qui vont guider l’enfant, même à l’âge adulte.
Lorsque l’on va parler de l’inceste, on va expliquer à l’enfant que personne n’a de droit sur son corps, y compris les personnes les plus proches, même celles qu’on aime beaucoup ou avec qui les grands s’entendent très bien. Dans le cas où on va parler de faits commis, il sera nécessaire de choisir les bons mots en fonction de l’âge.

Quand on va évoquer les violences sexuelles, on va adapter son discours en fonction de l’âge de l’enfant dans le but de ne pas créer d’anxiété ni de peur. Mais il y a des messages-clés à délivrer en permanence : celui qu’un adulte ne pourra jamais être amoureux d’un enfant, par exemple. Ou que les secrets entre enfants et adultes n’existent pas. Ou encore que personne n’a le droit de toucher nos parties intimes.

Beaucoup de parents redoutent d’utiliser les “mauvais mots” ou de ne pas savoir réagir. Auriez-vous des exemples de phrases simples ou de repères concrets pour répondre aux questions sensibles des enfants ?
Il existe une multitude de questions sensibles que l’enfant peut poser. Mais je propose des ressources offertes sur mon site pour répondre aux interrogations des enfants sur la sexualité, en fonction de l’âge ou du stade de développement. Dans le guide, je donne également des clés pour expliquer la conception dite “naturelle” ou la PMA selon l’âge, par exemple. Attention aux mensonges, même avec les plus petits, du type les bébés sont apportés par les cigognes. C’est un no way ! Inutile de se mettre la pression : si on n’a pas de réponse à apporter dans l’immédiat, on peut aussi expliquer qu’on a besoin de temps et qu’on apportera une réponse dès que possible. Mon dernier conseil : attendre que les interrogations viennent de l’enfant, ce qui permet ainsi d’adapter les réponses apportées.
Retrouvez les Ateliers Badass sur leur site www.lesateliersbadass.fr et le guide Parents informés, enfants protégé·es, d’Ann-Laure Bourgeois

