En France, l’endométriose touche une femme sur dix. Le diagnostic arrive en moyenne six à sept ans après les premiers symptômes, six à sept ans de douleurs sans nom, de cycles épuisants, de consultations qui se terminent sur un “c’est normal”. Pour certaines, ces années laissent aussi une trace plus silencieuse : elles changent la façon de désirer un enfant. Plus prudemment, plus conditionnellement, à l’instar d’Andrea Maroselli, qui a reçu son diagnostic en novembre 2022. Elle a choisi d’écrire à cet enfant qu’elle imagine depuis toujours, celui à qui elle chante déjà une chanson en italien, celui dont elle connaît déjà le prénom… Sa lettre s’appelle “Mère au conditionnel”.
Endométriose et fertilité : le désir de maternité sous condition
Il y a des âmes qu’on imagine avant même de les rencontrer, comme une petite main de cinq doigts à tenir. Andrea Maroselli, enseignante, a imaginé tout cela, dans le détail, avec amour et respect. Et puis l’endométriose est arrivée, avec ses douleurs, son errance médicale, sa façon brutale de conditionner ce qu’on croyait acquis.
Entre 30 et 50 % des femmes atteintes d’endométriose rencontrent des difficultés à concevoir, selon l’Inserm. Derrière ce chiffre, il y a des femmes qui continuent d’imaginer, qui flânent dans les rayons jeunesse sans acheter, qui connaissent déjà le prénom. Andrea Maroselli est l’une d’elles. Elle a mis des mots sur ce que beaucoup traversent en silence.
“Mère au conditionnel” : la lettre d’Andrea Maroselli
” Je t’ai imaginé cent fois dans mon corps. J’ai vu mon ventre s’arrondir. J’ai imaginé à mon sein. J’ai imaginé la mère que je serai. La mère que je pourrais être. J’ai imaginé te donner la main, t’emmener au musée, te parler italien.
J’ai imaginé nos engueulades, nos conflits et ma manière de revenir vers toi. J’ai imaginé t’emmener tous les samedis à la librairie et les dimanches au marché. J’ai imaginé tout ce que nous pourrions célébrer, tout comme le simple fait de se réveiller ensemble chaque matin. J’ai imaginé qu’avec toi la vie deviendrait une fête, que tu aurais du goût et les sens en éveil. J’ai imaginé ton père doux. J’ai imaginé la relation que tu aurais avec tes grand-parents et tes cousines. J’ai imaginé leur annoncer ton arrivée et leur bonheur de te rencontrer.
J’ai tout imaginé de toi, jusqu’à ton prénom que tu sois une fille ou un garçon. J’ai envisagé que tu arrives un jour comme ça sans prévenir. Et pourtant. Aujourd’hui je dis d’un ton ferme “Si un jour j’ai un enfant”. Ce conditionnel qui crispe les visages et suscite l’interrogation ne dit en rien mon désir d’être mère, de devenir mère un jour. Ce conditionnel me protège en quelques sortes du mal que ton absence pourrait me faire. Parfois, quand je me rends à la librairie, je flâne dans le rayon jeunesse et j’ai envie de commencer une bibliothèque rien que pour toi, je sais que si tu arrives un jour tu aimeras les livres, ceux avec de belles illustrations comme moi. Mais je ne le fais pas, je me contente d’acheter ceux dont j’ai besoin pour mon métier. Les classiques de la maternelle, ceux qu’on retrouve chaque année sur les exploitations pédagogiques d’internet.
Ce conditionnel que j’utilise pour me protéger est arrivé un jour de novembre 2022, quand après des années d’errance médicale on a posé le diagnostic d’endométriose. Cette maladie qui touche 10 % des femmes en France et qui s’affiche sur toutes les bouches a fait naître en moi un désir de maternité conditionné. Elle s’est faite ressentir par des douleurs, par des heures de larmes et de peur. Elle a arrondi mon ventre et pendant qu’il me tirait, moi je t’imaginais. C’est complètement fou, assez déconcertant de se dire que c’est quand la maladie qui pourrait m’empêcher de devenir mère est au plus haut que je visualise le mieux ton arrivée. J’ai même déjà pensé que le ventre rond m’allait bien. Je n’ai pourtant jamais arrêté d’imaginer ce que nous serions ensemble. Malgré ce conditionnel qui nous empêche de se projeter, j’ai au fond de moi cette vive croyance de voir un jour ton petit nez se pointer.
Et puis, concernant la maladie, elle s’en ira. Contre toutes attentes, tout diagnostic, tout discours de médecin et grand manitou, je le sens, un jour, elle ne sera plus là. Ou alors elle restera en moi, silencieuse, juste pour me mettre en garde, comme un avertissement en sommeil : “Je suis là, en toi, fais attention à moi. Si tu m’oublies je me réveille.” Je continue alors d’imaginer ce que nous pourrions être, le jour où je serai prête, j’imagine que notre famille sera belle, comme celle dont je rêve la nuit au conditionnel.
Ces mots sont ceux d’Andrea Maroselli, mais ils résonnent pour des milliers de femmes qui attendent encore un diagnostic. En France, le délai moyen reste de six à sept ans.
Nos ressources : EndoFrance, EndoMind et le réseau CIRENDO travaillent chaque jour à réduire cette errance. Leurs ressources sont accessibles sur endofrance.org et endomind.org.
Crédit photo : Farouk Takluglo

