Féministe, lucide… et totalement accro au sérum : pourquoi on craque toutes

Des sérums miracles vantés par des préados aux injections préventives adoptées dès la vingtaine, le marché de la beauté n’a jamais été aussi inventif ni aussi envahissant dans nos quotidiens. Dans son nouvel essai Soigner sa peau, la journaliste et essayiste Mona Chollet s’immerge dans cette mécanique bien huilée qui transforme nos plus doux rituels du matin en une source d’anxiété permanente quant au temps qui passe. Sans jamais adopter de posture moralisatrice ou supérieure, elle explore ses propres tiraillements d’observatrice engagée face à une industrie cosmétique toujours plus puissante et omniprésente. En décortiquant nos gestes intimes, l’auteure invite à un exercice de désenvoûtement collectif pour réinventer sereinement notre rapport au miroir.

La mécanique d’une obsession sous perfusion marchande

De la routine en dix étapes répétée scrupuleusement au saut du lit jusqu’aux protocoles complexes relayés en boucle sur les réseaux sociaux, le soin du visage s’est imposé comme une obligation quotidienne. Cette omniprésence des critères esthétiques touche aujourd’hui des générations de plus en plus jeunes, portées par une déferlante d’images lisses où le moindre cerne devient une imperfection intolérable à corriger. Derrière ce discours séduisant d’épanouissement personnel et de bien-être se dissimule une pression marchande constante qui exploite habilement la peur du vieillissement. La quête de la peau parfaite s’apparente alors à une course sans fin où le marché renouvelle sans cesse ses promesses de jeunesse éternelle.

Quand la lucidité ne suffit plus à rompre le charme

L’une des forces majeures du travail de Mona Chollet réside dans le constat intime d’une contradiction partagée par tant de femmes : connaître parfaitement les rouages des diktats ne protège pas toujours de leur pouvoir d’attraction. L’industrie du soin ne s’appuie pas uniquement sur la contrainte, elle repose également sur la création d’espaces de réconfort, de douceur et de reconnexion corporelle. Cette ambivalence rend la prise de distance particulièrement complexe, car le geste cosmétique s’habille volontiers des oripeaux du prendre soin de soi. Reconnaître cette vulnérabilité sans verser dans la culpabilité permet d’interroger la frontière entre le rituel d’apaisement légitime et l’aliénation marchande.

Vers un désenvoûtement collectif pour réhabiter son corps

Sortir de l’emprise cosmétique exige un déplacement du regard, une réconciliation sincère avec la texture réelle de la peau et les marques naturelles du temps. Ce travail de désenvoûtement passe par une déconstruction méthodique des standards imposés pour restituer au soin sa valeur première d’attention bienveillante envers soi-même. Il s’agit d’enlever à la beauté son caractère d’évaluation morale ou sociale pour en faire une expérience libérée de l’injonction de performance. En repensant ces rituels intimes à la lumière de la sororité, le geste du soin retrouve sa juste place, loin du consumérisme d’immédiateté et de la tyrannie du résultat.

Crédit photo : Canva