On vous parle souvent du baby blues, de la fatigue, des nuits hachées. Mais le moment où vous regardez votre reflet dans la salle de bain à 3h du matin et où vous vous demandez, sincèrement, qui est cette femme en face de vous, ça, c’est une autre histoire. Avant, vous saviez exactement ce que vous vouliez commander au restaurant. Maintenant vous lisez la carte trois fois et vous finissez par prendre la même chose que votre conjoint parce que décider pour vous, juste pour vous, ça demande un effort que vous n’avez plus.
“J’avais l’impression d’avoir perdu mon prénom”
Sybille a 34 ans, elle est graphiste indépendante à Lyon et se souvient très précisément d’un café avec une amie quand son fils Adam, avait huit semaines. Cette amie lui avait demandé : “Alors, toi, comment tu vas ?” Pas le bébé, mais elle.
“Je n’avais plus accès à moi. C’était comme si j’étais devenue un personnage secondaire dans ma propre vie. Je m’appelais ‘la maman d’Adam’, même dans ma tête.”
Ce que décrit Sybille, les psychologues spécialisés en périnatalité le nomment la “matrescence“, ce jargon forgé dans les années 70 par l’anthropologue Dana Raphael et remis en lumière ces dernières années.
Ce qu’on ne sait plus faire pour soi
Concrètement, ça ressemble à quoi, cette perte ? À des choses très petites, en apparence. Choisir un film le soir sans penser à l’heure du coucher du lendemain. Commander au restaurant sans calculer si l’enfant va tenir assis. Répondre à la question “qu’est-ce qui te ferait plaisir ?” sans avoir un blanc de trois secondes. Ce sont ces micro-décisions, ces gestes anodins d’avant, qui révèlent à quel point la boussole intérieure s’est recalibrée, entièrement, et sans permission.
Puis il y a aussi ce corps qu’on a partagé pendant neuf mois, qu’on continue de partager si on allaite, qu’on surveille, qu’on montre au médecin, qu’on pèse, qu’on compare. Le corps comme un outil logistique sur un banc public où chacun vient donner son avis comme preuve de dévouement.
Le piège du “bonne maman”
Ce qui complique encore les choses, c’est la pression sociale qui colle à ce rôle comme du sparadrap. Une bonne mère, selon l’imagerie collective, ne pense pas à elle en premier. Une bonne mère met de côté ses envies, sa skincare et ses humeurs. Et donc les femmes qui ressentent de la frustration, de l’ennui, une forme de deuil de leur vie d’avant, elles se taisent ou elles culpabilisent, parfois les deux..
Sybille nous raconte qu’elle se sentait “ingrate”. “J’avais un bébé en bonne santé, un conjoint présent, j’étais en bonne santé moi aussi. Et je pleurais parce que je n’avais plus envie de rien qui me ressemble. J’avais l’impression d’être folle.”
Ce qui manque le plus
Posez la question à des mères et vous entendez toujours les mêmes réponses, formulées différemment.
- Le silence et l’absence de sollicitations
- La possibilité d’être seule
- La spontanéité ; sortir sans préparer un sac de 10kg, rater le dernier métro sans que ça soit une cata logistique, dire oui à un apéro…
- Et puis l’invisibilité, ne pas être scrutée en permanence dans un rôle de mère témoin.
Retrouver sa place et sans trahir personne
Comment reprendre ma place de femme sans être une mauvaise mère ?
Ça passe par des choses très concrètes. Reprendre une activité qui n’a rien à voir avec la maternité comme courir, peindre, jouer de la guitare, peu importe. Réapprendre à faire des plans pour soi, même petits, même d’une heure. Et surtout, oser parler à une amie, à un psy, à son partenaire de cette sensation de flottement identitaire.
Sybille, elle, a recommencé à dessiner pour elle “Des portraits de gens dans le métro, des trucs inutiles -rires- comme des façades d’immeubles, mon chat qui dort. Rien qui ressemble à une reconquête épique mais ça me fait du bien”
Crédit photo @Ben White

