La tétine, le biberon, les écrans, la fièvre à 38,5 un jeudi soir ; aucun couple n’a jamais divorcé pour ça. Depuis l’aube de l’humanité, deux adultes pourtant capables de gérer un budget, une carrière et une déclaration d’impôts se retrouvent incapables de s’accorder sur l’heure du coucher d’un être de quatre ans. Écrans ou pas écrans ? Bonbons avant dîner ou dîner avant bonbons ? Chaque soir, le salon familial se transforme en salle de tribunal où l’accusé, ce terrible bambin, dort paisiblement pendant que ses avocats s’étripent. Le plus troublant : chacun est absolument certain de détenir La Bonne Méthode, généralement héritée d’une mère qu’il critiquait pourtant férocement vingt ans plus tôt. Le couple résistera-t-il ? L’enfant, lui, a déjà compris qu’en jouant les deux camps, il obtient tout.
Écrans, bonbons et heure du coucher : le champ de bataille du couple
La tétine : “Il a 3 ans, c’est bon on arrête.” / “T’as vu comment il gère ses émotions sans elle, c’est vraiment pas le moment.”
L’allaitement : “À un moment faut passer au biberon.” / “C’est moi qui allaite, c’est moi qui décide quand on arrête.”
La propreté : “Il est prêt, on insiste pas assez.” / “Tu peux pas forcer un enfant à être propre.”
Le langage : “Ça fait deux fois que la nounou le dit, on devrait consulter.” / “Les garçons parlent toujours plus tard, ma mère disait pareil.”
Le biberon la nuit : “Il en a plus besoin, c’est une habitude.” / “Si ça lui permet de dormir j’vois pas le problème.”
Il tombe : “T’accours à chaque fois, il va jamais apprendre.” / “Je vais pas le regarder pleurer à un mètre de moi.”
La crèche ou la nounou : “La crèche c’est bien pour la socialisation.” / “Il est trop petit pour être avec 15 enfants toute la journée.”
La langue d’origine : “Si on mélange il va avoir du retard à l’école.” / “Je vais pas effacer ma langue pour te faire plaisir.”
La fièvre la nuit : “Tu l’emmènes aux urgences pour 38,5 ?” / “Et si ça monte encore dans deux heures ?”
Laisser pleurer ou consoler : “Si tu vas le voir à chaque fois il apprendra jamais à dormir seul.” / “Je vais pas le laisser pleurer dans le noir, il a 18 mois.”
Les écrans : “C’est 30 minutes max, t’as dit oui toi ?” / “Il était crevé, j’allais pas me battre pour 20 minutes.”
Finir l’assiette : “Tu le forces pas, il mangera jamais rien.” / “On va pas en faire un traumatisme non plus.”
Il est timide : “Arrête de t’excuser pour lui, ça le rend encore plus mal à l’aise.” / “Je vais pas le forcer devant tout le monde non plus.”
Les activités : “Il fait déjà foot et piano, il souffle jamais.” / “C’est lui qui voulait, t’étais là.”
École publique ou privée : “La publique du quartier elle est bien, pourquoi tu veux payer.” / “C’est pas une question d’argent, c’est une question de projet.”
Il est peut-être différent : “Je pense qu’on devrait consulter.” / “T’as lu trop d’articles, tous les enfants sont pas neurotypiques.”
L’argent : “T’aurais pas dû lui dire le prix de la maison.” / “Il posait la question, je réponds pas quoi ?”
Les cauchemars : “On devrait peut-être en parler à quelqu’un.” / “Il traverse une phase, ça va passer.”
Si tant est qu’en surface on négocie une règle, en dessous, on rejoue toujours la même question : qui a le bon instinct, qui fait confiance à quoi, qui protège trop et qui protège mal.
La dispute parentale est le sport de combat le plus pratiqué de France, sans licence, sans arbitre, et surtout sans vainqueur. Car pendant que Monsieur défend bec et ongles le droit au dessin animé du dimanche matin et que Madame érige le légume vapeur en pilier civilisationnel, l’enfant, lui, grandit. Il grandit et mémorise, c’est là le génie de la chose, il apprend à demander à l’un ce que l’autre a refusé. Le couple croyait éduquer un enfant. Il a, sans le savoir, formé un négociateur hors pair.
Notre recommandation la plus culte sur les conflits de couple :“Qui sont ces couples heureux ?” de Yvon Dallaire, psychologue et thérapeute de couple. Son postulat : le conflit est inévitable dans un couple formé de deux personnes différentes, mais il peut devenir un facteur de croissance. Il propose une méthode pour apprendre à négocier des ententes à double gagnant face aux problèmes insolubles dont, évidemment, l’éducation des enfants.
Alors oui, vous ne serez jamais d’accord sur tout : ni sur le temps de parole à table, ni sur l’utilité du cours de piano, ni sur la question cruciale de savoir si pleurer pour une glace renversée mérite une consolation ou un rappel à la fermeté. Mais voilà le secret, ce ping-pong éducatif c’est aussi ce qui équilibre tout. Un parent trop laxiste, un parent trop strict : l’enfant navigue entre les deux et trouve, quelque part au milieu, son propre cap. La vraie question n’est donc pas qui a raison, mais jusqu’où tiendra le canapé sur lequel vous finissez chaque soir, épuisés et vaguement réconciliés.
crédit photo : Troy T

