La lactation induite : comment ça marche ?

Dans un parcours de procréation médicale assistée au sein d’un couple de femmes, la question de la place du corps de la mère qui ne porte pas s’impose souvent avec une intensité singulière. Si plus de 30 000 enfants naissent chaque année en France grâce à la PMA selon l’Agence de la biomédecine, les récits de celles qui choisissent la lactation induite restent encore rares et trop peu documentés. Entre accompagnement médical rigoureux, discipline quotidienne et bouleversement émotionnel, ce processus méconnu redéfinit les contours de la parentalité. Échange avec la photographe et réalisatrice Chloé Bruhat, qui livre un témoignage d’une profondeur rare sur son cheminement pour allaiter sa fille Paloma.

Une empreinte corporelle au cœur du parcours de PMA

Les Louves : Peux-tu te présenter ?

C. Bruhat : Je m’appelle Chloé Bruhat, je suis photographe et réalisatrice de documentaires. Je suis surtout la maman de Paloma, que j’élève avec mon épouse Julie. Mon travail consiste à raconter des histoires, je m’intéresse à ce qui façonne nos identités : les femmes, les familles, les héritages, les endroits où les trajectoires de vie s’éloignent des récits dominants. J’aime observer la manière dont les corps portent une mémoire, une culture, un amour.

Lorsque nous avons commencé notre parcours de PMA, une question s’est imposée à moi avec beaucoup de force : comment habiter pleinement ma maternité lorsque je ne porterais pas notre enfant ?

Je crois que la maternité est un territoire qui dépasse largement la grossesse. Elle naît dans le désir, se construit dans l’engagement, s’éprouve dans la présence. La lactation induite est devenue, pour moi, une manière de faire entrer mon corps dans cette histoire. Non pour remplacer la grossesse, ni pour la reproduire, mais pour inventer ma propre façon d’être mère.

Le protocole médical entre discipline extrême et émotion brute

Comment se déroule la lactation induite et qu’as-tu rencontré comme difficultés ?

La lactation induite est encore très peu connue. Elle permet à une femme qui n’a pas accouché de produire du lait grâce à un protocole médical qui associe un traitement hormonal, des médicaments favorisant la sécrétion de prolactine et une stimulation mécanique très régulière des seins avec un tire-lait.

Concrètement, j’ai commencé plusieurs mois avant la naissance de notre fille. Pendant près de dix mois (avant et après la naissance de notre fille), j’ai suivi un traitement quotidien destiné à préparer et suppléer mon corps. La phase la plus exigeante est celle des tirages intensifs pendant de longues semaines, plusieurs fois par jour, tous les jours, y compris la nuit. Le tire-lait est devenu le métronome de mon quotidien, j’organisais mes journées autour de lui. Je tirais dans le train, dans ma voiture, entre deux rendez-vous, pendant les shootings, en voyage, parfois au milieu de la nuit. La régularité est essentielle : le corps apprend par la répétition. Chaque stimulation lui indique qu’un enfant est là, quelque part et qu’il faut se préparer à le nourrir.

Certaines femmes peuvent ressentir des effets secondaires liés au traitement hormonal ou aux médicaments (fatigue, nausées, variations d’humeur, inconfort digestif…) J’ai eu la chance de n’en ressentir aucun. Pour moi, la difficulté n’a jamais été médicale, elle résidait davantage dans la discipline que demande un tel traitement. Accepter de vivre pendant des mois au rythme d’un protocole, sans aucune certitude quant au résultat, demande une vraie persévérance.

Et pourtant, il s’est produit quelque chose de très étonnant.

Au départ, ce processus relevait presque de la mécanique. Puis, progressivement, chaque tirage a cessé d’être un simple geste technique pour devenir un geste d’attente. Chaque goutte produite était moins une performance qu’une manière de préparer la rencontre avec notre fille. Mon corps fabriquait déjà un lien, avant même que nous nous rencontrions.

Le jour de la naissance, Julie a dû partir en urgence pour une césarienne “code rouge”. C’est moi qui ai pu accueillir Paloma en peau à peau. Elle s’est mise à chercher instinctivement mon sein et a pris sa toute première tétée contre moi lorsque nous étions enfin toutes les trois. À cet instant, j’ai compris que tous ces mois de préparation n’avaient jamais eu pour objectif de produire du lait. Ils avaient préparé une rencontre.

Pourquoi ce choix ?

Pendant notre parcours de PMA, j’ai souvent entendu les expressions “la mère qui porte” et “la mère qui ne porte pas”. Elles semblent anodines, mais elles dessinent malgré elles une géographie de la légitimité.

Je savais que je serais mère. Je ne doutais ni de mon désir, ni de ma place. Pourtant, j’avais besoin que mon corps participe lui aussi à cette aventure. Pas pour réparer une absence, encore moins pour prouver quoi que ce soit, mais parce que la maternité est aussi une expérience profondément physique. La lactation induite m’a offert cette possibilité. Elle m’a permis de faire de mon corps un lieu d’accueil, de réconfort et de nourriture.

Avec le recul, je crois qu’elle raconte quelque chose de plus universel : nous cherchons peut-être, d’une manière ou d’une autre, à inscrire notre maternité dans nos corps. Certaines portent un enfant, d’autres accouchent, allaitent, adoptent, accompagnent… Il existe mille façons de devenir mère, et aucune ne devrait être considérée comme plus authentique qu’une autre. La lactation induite ne m’a pas permis de devenir mère. J’étais déjà mère dans mon désir. Elle m’a simplement offert une manière d’engager mon corps dans cette histoire d’amour.

Transmettre aux mères la liberté d’inventer leur propre chemin

Quels conseils pourrais-tu partager à la communauté des Louves ?

Je crois que je commencerais par dire une chose très simple : faites-vous confiance.

Nous vivons encore dans une société qui associe très fortement la maternité à la grossesse, comme si celle-ci en était la seule preuve tangible. Pourtant, devenir mère est une expérience infiniment plus vaste. Elle naît dans le désir, se construit dans la présence et se nourrit de tous les gestes invisibles que l’on pose, bien avant et bien après la naissance.

À celles qui envisagent une lactation induite, je dirais de bien s’entourer. Une consultante en lactation, une sage-femme, un gynécologue formé.e à ce protocole peut faire toute la différence, tout comme une équipe médicale à l’écoute. Il est aussi important d’aborder ce parcours avec des attentes justes. Toutes les femmes n’obtiendront pas la même production de lait et cela ne dit absolument rien de leur capacité à être mère.

Je crois qu’il est essentiel de déplacer le regard. La réussite d’une lactation induite ne se mesure pas au nombre de millilitres produits, mais à ce qu’elle représente pour celle qui la traverse. Pour certaines, ce sera quelques jours d’allaitement, pour d’autres, plusieurs mois. Pour certaines encore, le protocole n’aboutira pas. Et pourtant, rien de tout cela ne retire quoi que ce soit au lien qui se tisse avec leur enfant.

Le lait n’est jamais une preuve d’amour, il en est parfois une expression, mais il n’en est pas la mesure.

La maternité ne devrait jamais être une performance, ni une succession de cases à cocher, elle est une relation, une disponibilité, une manière d’être là.

Au fond, la lactation induite ne m’a pas appris à nourrir ma fille. Elle m’a appris que l’on peut engager son corps dans une histoire d’amour sans jamais chercher à ressembler au parcours de quelqu’un d’autre. C’est sans doute le plus beau cadeau que cette expérience m’a laissé : la liberté d’inventer ma propre façon d’être mère.

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Crédit photo : Canva