Ce lundi 8 juin à 19h, plusieurs collectifs féministes et de protection de l’enfance appellent à des rassemblements devant le ministère de la Justice, place Vendôme, et devant les tribunaux partout en France. Plus de 280 villes se mobilisent simultanément pour réclamer une réforme de la protection de l’enfance, après la mort de Lyhanna, 11 ans, enlevée le 29 mai et retrouvée dans un silo agricole du Gers le 4 juin. Dans les jours qui ont suivi, des milliers de mères ont posé la même question, à voix basse ou au milieu de la nuit : est-ce que mon enfant est en sécurité dehors ? Cette question mérite mieux qu’un “ne parle pas aux inconnus” répété machinalement. Elle mérite des données, et des mots justes.
Sept plaintes, zéro audition : les failles institutionnelles que l’affaire Lyhanna expose
Jérôme Barella, né en 1985, résidant à Montestruc-sur-Gers, est mis en examen pour enlèvement, séquestration et meurtre de Lyhanna. Ce qui a déclenché l’onde de choc nationale n’est pas seulement la violence des faits : c’est le parcours judiciaire du suspect avant eux. Entre 2017 et mars 2026, au moins sept procédures ont été ouvertes à son encontre. Une plainte pour viol sur mineur déposée en 2022 a été classée sans suite le 28 mai 2024, la veille exacte de la disparition de la fillette. Une plainte pour agression sexuelle sur une amie de ses filles, âgée de 12 ans, avait été enregistrée en 2025. À aucun moment, le suspect n’a été convoqué ni auditionné.
Face à cette chronologie, le gouvernement a réagi sous pression. Emmanuel Macron a publiquement reconnu un dysfonctionnement inacceptable. Gérald Darmanin a présenté ses excuses au nom de la justice lors d’une réunion de travail place Vendôme. Une enquête administrative conjointe de l’Inspection générale de la justice et de l’Inspection générale de la gendarmerie a été diligentée, avec des conclusions attendues dans quinze jours. Ce que les associations réclament dans la rue va plus loin : une réforme systémique du traitement des signalements visant des récidivistes présumés, et une meilleure écoute judiciaire des enfants victimes qui ont déposé plainte.
Après Lyhanna : 280 villes dans la rue, un suspect aux 7 plaintes ignorées, et une question qui brûle
Les données officielles permettent de situer l’affaire dans son contexte statistique réel. En 2024, 38 477 disparitions de mineurs ont été signalées en France, dont 95 % de fugues. En vingt ans, l’Alerte Enlèvement a été déclenchée 37 fois. Dans 56 % des cas, le ravisseur était un parent de l’enfant ; dans 21 %, un proche ; dans 23 % seulement, un inconnu. L’enlèvement par un inconnu dans la rue reste statistiquement exceptionnel. Cela ne rend pas la peur des mères infondée : cela dit simplement que le danger réel se loge le plus souvent dans l’entourage, et que c’est là aussi que les failles institutionnelles produisent le plus de dégâts.
Ce qu’un parent peut faire, concrètement, pour préparer son enfant
Mélanie Dupont, psychologue à l’unité médico-judiciaire de l’hôpital Hôtel-Dieu à Paris et présidente du Centre de victimologie pour mineurs, formule depuis des années la même conviction : on doit apprendre à un enfant à se protéger des prédateurs exactement comme on lui apprend à traverser la rue. Tôt, clairement, sans dramatiser, avec des mots à sa mesure. Pas pour lui enseigner la méfiance des autres, mais pour lui donner des règles précises qui deviennent des automatismes.
Le premier de ces automatismes est d’apprendre à l’enfant à reconnaître son instinct corporel. Les professionnels de la protection de l’enfance parlent de “signal d’alarme du corps” : ce malaise physique, cette gêne, cette sensation que quelque chose cloche, que les enfants ressentent souvent avant de savoir la mettre en mots. Valider explicitement cette sensation, dire à son enfant qu’il a le droit de la suivre et d’en parler sans craindre de se tromper ou de déranger, est l’une des protections les plus solides à sa disposition.
Le mot de passe familial est un outil concret, recommandé par les associations de protection de l’enfance, encore trop peu connu. Si quelqu’un vient chercher l’enfant à votre place, il doit prononcer un mot convenu uniquement entre vous deux. Sans ce mot, l’enfant ne suit personne, indépendamment du prétexte invoqué. Présenté à l’enfant comme un jeu de complicité familiale plutôt que comme une mesure d’urgence, il s’installe sans générer d’angoisse supplémentaire.
Troisième règle à formuler sans détour : face à une tentative d’emprise physique, la bonne réponse n’est pas d’obéir par peur ou par politesse. C’est de crier, de fuir, d’alerter immédiatement le premier adulte visible. Cette permission doit être donnée explicitement, parce qu’elle contredit ce qu’on apprend à l’enfant par ailleurs sur le respect des adultes. Quelques précautions pratiques la complètent : éviter d’inscrire le prénom de l’enfant sur ses affaires extérieures, qui offrent à un inconnu une entrée en matière facile ; limiter la géolocalisation implicite des habitudes et des trajets de l’enfant sur les réseaux sociaux.
Sarah Guesmi, psychologue clinicienne au service de la protection de l’enfance du département de Loire-Atlantique, rappelle le risque symétrique à ne pas perdre de vue : un parent qui transmet sa peur sans filtre peut fabriquer une méfiance généralisée qui entrave la construction de l’enfant autant qu’elle le protège. La frontière entre vigilance et méfiance est mince, mais elle existe. La vigilance repose sur des règles précises et des permissions claires. La méfiance, elle, s’installe dans les silences, les non-dits et les angoisses non nommées.
L’affaire Lyhanna appelle des réformes institutionnelles profondes, que les associations nomment avec précision depuis des années. Elle appelle aussi, dans chaque foyer, des conversations qu’on reporte souvent faute de savoir comment les tenir. Les deux niveaux de réponse ne s’excluent pas. Ils sont, l’un comme l’autre, nécessaires.
Crédit photo : Metin Ozer

