On devient parent en croyant qu’on part vers cet enfant à construire et à accompagner. Ce que personne ne dit c’est qu’on part aussi, et surtout, vers soi-même. Un soi qu’on croyait avoir rangée et reglée sur le divan de la psy. Résonances émotionnelles, mémoire implicite, transmission intergénérationnelle : pourquoi nos enfants font remonter ce qu’on croyait avoir enterré et ce que la psychologie dit concrètement de ce phénomène.
Notre cerveau en mode machine à laver
Commençons par le mécanisme, parce que le comprendre change tout à la culpabilité qu’on ressent dans ces moments-là. Quand votre enfant exprime une émotion intense, de la peur, honte, rage, ou la détresse de séparation, votre cerveau cherche dans sa mémoire émotionnelle la situation la plus similaire qu’il ait jamais traitée. C’est un réflexe de survie, le problème, c’est que la situation la plus similaire stockée dans votre cerveau, ce n’est souvent pas une scène de votre vie d’adulte mais de votre enfance.
Ce mécanisme s’appelle la mémoire implicite, et il est documenté depuis les années 1990, notamment par le neuroscientifique Joseph LeDoux et ses travaux sur l’amygdale. Contrairement à la mémoire explicite des à propos des souvenirs qu’on peut raconter, dater et situer, la mémoire implicite stocke les émotions et les réflexes comportementaux sans récit associé.
Vous n’avez pas nécessairement le souvenir précis d’avoir été ignoré quand vous pleuriez à six ans. Mais votre système nerveux autonome, lui, a encodé la réponse émotionnelle qui allait avec. Et il la rejoue, automatiquement, quand le signal ressemble suffisamment à l’original.
C’est pour ça que certains parents se figent devant un enfant en colère alors qu’ils gèrent très bien la colère des collègues ou des inconnus. C’est pour ça que d’autres surréagissent à une simple déception de leur enfant, ou au contraire se dissocient émotionnellement au moment précis où l’enfant aurait besoin de contact. Le déclencheur, c’est la ressemblance émotionnelle.
Les résonances émotionnelles : quand l’enfant appuie sur un bouton qu’on ne savait plus là
Le concept de résonance émotionnelle, formalisé notamment par la psychologue Isabelle Filliozat dans ses travaux sur la parentalité et les émotions, décrit exactement ce phénomène : l’émotion de l’enfant entre en résonance avec une émotion non digérée du parent.
Ce que rapportent beaucoup de thérapeutes familiaux ‘est la précision chirurgicale de ces résonances. Un parent qui a grandi avec une mère anxieuse va se retrouver submergé non pas par toutes les émotions de son enfant, mais spécifiquement par celles liées à la séparation ou à l’incertitude. Un autre, qui a appris très tôt à ne pas “faire d’histoires”, va ressentir une irritation intense quand son enfant exprime des besoins de manière répétée et bruyante.
I. Filliozat distingue deux types de réactions parentales dans ces moments : la sur-réaction et l’effacement. Les deux sont des réponses à la même résonance, juste sur des versants opposés.
“Je croyais avoir réglé ça” – pourquoi le travail sur soi ne suffit pas toujours
C’est l’une des expériences les plus déstabilisantes que rapportent les parents qui ont fait un vrai travail psychologique avant d’avoir des enfants. On a fait de la thérapie. On a lu, compris, nommé. On a construit une narration cohérente de son histoire. Et on se retrouve, deux ans après la naissance de son enfant, à réagir exactement comme on avait juré de ne jamais réagir.
La psychanalyste et pédiatre Françoise Dolto avait une formule là-dessus qui reste très juste :
“On ne guérit pas de son enfance. On apprend à vivre avec.”
Ce qu’elle voulait dire, c’est que la compréhension intellectuelle d’une blessure ne désactive pas sa charge émotionnelle. Le travail thérapeutique peut réduire l’intensité des résonances, créer un espace de recul, augmenter le temps entre le déclencheur et la réaction. Mais il ne peut pas effacer la mémoire implicite parce que celle-ci ne loge pas dans le cortex préfrontal, là où la parole et la pensée opèrent. Elle loge dans des structures plus profondes et plus anciennes : l’amygdale, l’hippocampe, le système nerveux autonome.
Le vertige du miroir
“J’ai grandi dans une famille où on ne pleurait pas. Pas d’interdiction explicite mais juste un silence qui tombait dès que les émotions montaient, et qui disait très clairement que ce n’était pas le moment. J’avais appris à faire pareil. Je pensais que c’était de la solidité. Et puis mon fils a eu deux ans, et il s’est mis à pleurer pour tout avec une liberté totale sans se surveiller. Au lieu d’être soulagé pour lui, j’étais mal à l’aise, même en colère. Il m’a fallu plusieurs semaines pour comprendre que ce n’était pas lui qui m’agaçait. C’était moi, celui que j’avais dû éteindre pour survivre dans cette maison qui me regardait pleurer librement. “
Thomas, 38 ans, ingénieur, père d’un garçon de 2 ans et demi. L’image de soi qu’on croyait réglée, elle ne l’était pas entièrement. Et ça, c’est une information utile, pas une mauvaise nouvelle.
Parce que ce que votre enfant fait remonter, ce n’est pas juste une blessure. C’est aussi une ressource. Cette sensibilité que vous reconnaissez chez lui, vous l’avez. Cette capacité à percevoir ce qui se passe sous la surface d’une émotion, vous l’avez aussi. La bonne nouvelle, c’est que vous n’avez pas besoin de retourner en thérapie d’urgence, ni de lire dix livres sur l’attachement
Crédit photo @Tamara Goveradovic

