En France, une femme sur six consulte pour des difficultés à concevoir. Ce que les statistiques ne disent pas, c’est la texture exacte du quotidien pendant ces mois-là : les dîners de famille où la question arrive avec le fromage, les collègues qui tombent enceintes en regardant leur mari, les médecins qui regardent leur montre pendant que vous posez la question la plus importante de votre vie. Trois amies ont accepté de raconter, avec le recul que seul le temps autorise et un sens de l’humour chèrement acquis, les scènes qui les ont le plus marquées.
L’entourage, ce territoire miné
Sophie, 34 ans, se souvient du moment exact où elle a compris que l’information avait filtré dans sa belle-famille. “On était à Noël. La mère de mon mari a sorti une tisane de framboisier de son sac à main. Elle m’a regardée et elle a dit : ma mère en buvait tous les soirs, elle a eu sept enfants. J’ai bu la tisane. Je n’avais pas le choix.”
Dix-huit mois. C’est le temps qu’il a fallu à Sophie pour tomber enceinte. Des jours entiers pendant lesquels sa belle-mère a également recommandé, dans le désordre : l’homéopathie, les pèlerinages, et de “ne pas trop réfléchir à tout ça”. Sophie a souri à chaque fois. “Sourire, c’est devenu mon activité principale.”
Clara, 32 ans, a vécu une version bureau du même phénomène. Sa collègue directe, mère de trois enfants sans effort apparent, lui a glissé un matin : “Tu sais, moi dès que j’arrêtais la pilule, j’étais enceinte le mois d’après. Peut-être que tu stresses trop ?” Clara avait rendez-vous chez le gynécologue deux heures plus tard. “J’ai failli lui dire. Je ne l’ai pas fait. J’aurais dû.”
La phrase que Léa, 36 ans, a entendue le plus souvent, sous des formes à peine variables, c’est celle-là : “Arrêtez d’y penser et ça viendra tout seul.” Prononcée par sa mère, son médecin généraliste, deux amies, et une inconnue rencontrée à un dîner qui ne la connaissait que depuis vingt minutes. “À force, j’ai commencé à compter. J’ai arrêté à dix-sept. C’était déprimant.”
Ce que les trois décrivent avec la même précision, c’est moins la malveillance des remarques que leur fréquence. L’entourage ne blesse pas en une fois. Il s’y reprend chaque semaine, avec la régularité tranquille de ceux qui ignorent qu’ils participent à quelque chose d’épuisant. “J’avais arrêté d’aller aux dîners de famille, confie Sophie. Je disais que j’étais fatiguée. C’était vrai, mais pas pour les raisons que je donnais.”
Le sujet des bébés, lui, ne s’arrêtait jamais. Il surgissait dans les conversations anodines, dans les questions posées entre le plat et le dessert, dans les regards appuyés échangés par-dessus la table quand quelqu’un d’autre annonçait une grossesse. “Tu verras, ça va venir”, disaient les uns. “Vous attendez quoi, au fond ?”, demandaient les autres. Léa a fini par mettre au point une réponse courte, neutre, conçue pour clore le sujet en moins de dix secondes. Elle s’en servait plusieurs fois par semaine.
Le corps médical, entre indifférence et maladresse assumée
Le premier gynécologue de Clara lui a dit, lors de leur première consultation pour difficulté à concevoir, qu’il fallait “attendre deux ans avant de parler de problème”. Clara avait trente et un ans et essayait depuis un an. Elle a changé de médecin. Le second, sans lever les yeux de son dossier, a lâché : “Trente-deux ans ? On a le temps.” Elle a changé de médecin une deuxième fois.
Sophie garde un souvenir intact d’une échographie où le radiologue, en plein examen, a lancé à sa collègue dans la pièce, sur le ton de quelqu’un qui commente la météo : “Tiens, un utérus rétroversé, ça fait longtemps qu’on n’en avait pas vu un.” Sophie était allongée sur la table. Elle n’a pas demandé ce que cela signifiait. Elle a cherché sur internet en rentrant chez elle. Ce n’était pas une bonne idée.
Léa, qui a eu recours à une FIV, se souvient de sa première réunion d’information dans un centre spécialisé. Le médecin était compétent, précis, attentionné. Il a tout expliqué dans le détail. Puis, à la fin de la consultation, il a ajouté avec un sourire qu’il voulait rassurant : “Et puis vous savez, le stress, ça joue beaucoup.” Léa a regardé son mari. Son mari a regardé Léa. “On n’a rien dit. On était trop fatigués pour répondre.”
Les amies, ces bienveillantes de choc
Il y a une catégorie à part, que les trois citent spontanément et avec le même sourire crispé : les amies. Celles qui vous aiment, qui le prouvent, et qui pourtant arrivent à dire les choses les plus sidérantes avec le plus grand naturel.
L’amie qui tombe enceinte le mois où vous lui confiez vos difficultés, et qui vous annonce la nouvelle avec des précautions infinies, comme si elle s’excusait d’exister. L’amie qui vous envoie à 23h un article sur “les super-aliments qui boostent la fertilité” accompagné d’un “je pensais à toi”. L’amie qui vous dit qu’elle comprend, qu’elle a mis trois mois elle aussi, que c’était “tellement long”, et qui attend votre réaction sans se rendre compte de ce qu’elle vient de dire.
“Une de mes meilleures amies m’a offert un livre sur le yoga prénatal, raconte Léa. J’essayais depuis un an. Elle était convaincue que c’était une bonne idée. Je l’ai rangé dans un placard et je ne lui ai jamais rien dit.” Clara, elle, se souvient d’un déjeuner où trois amies sur quatre avaient des poussettes sous la table. “On a parlé de moi en dernier. Enfin, on n’en a pas vraiment parlé. On a tourné autour. C’est presque pire.”
Elles sont mères aujourd’hui, toutes les trois. Et pourtant, quand une amie leur confie qu’elle essaie, qu’elle galère, qu’elle n’en peut plus, elles cherchent encore leurs mots. Parce que même celles qui ont traversé savent à quel point il est difficile de dire la bonne chose. Ou simplement de savoir qu’il n’y en a pas.
Crédit photo : Suhyeon Choi

