Le 13 octobre prochain s’annonce comme une date charnière pour la cause des femmes avec le lancement officiel de la mobilisation internationale World with Women. Alors que le Forum Économique Mondial rappelle qu’il faudra encore 134 ans pour atteindre l’égalité économique globale et 300 ans pour l’égalité politique, ce mouvement apolitique co-fondé par Marie Eloy invite l’ensemble des femmes à suspendre simultanément leurs activités professionnelles, leurs achats et la logistique de leur foyer pendant 24 heures. Un mot d’ordre d’une sobriété déconcertante qui ravive un tabou persistant au sein des familles : la place réelle qu’il reste à la femme une fois le rôle de mère endossé, entre don de soi systémique et disparition progressive de ses propres aspirations.
Le poids impensé du travail invisible au cœur du foyer
Si l’invisibilité des femmes dans les instances de décision reste chiffrable avec 89 % de chefs d’État masculins à travers le monde, celle qui s’insinue dans la sphère privée est d’autant plus féroce qu’elle se pare des atours de la normalité. Selon l’INSEE, les femmes consacrent chaque jour 2 h 30 de plus que les hommes aux tâches ménagères et au soin des enfants, un écart qui explose littéralement dès la naissance du premier enfant. L’organisation de la vie quotidienne, la gestion de la charge mentale logistique et la continuité du soin domestique demeurent perçues comme un prolongement « naturel » de la maternité plutôt que comme une contribution économique majeure à la collectivité. En s’arrêtant de faire tourner la maison pendant une journée entière, le mouvement entend provoquer un choc visuel capable de rappeler que sans ce socle invisible, l’économie formelle s’effondre en quelques heures.
Déconstruire le mythe de la mère sacrifiée pour réapprendre à s’appartenir
L’effacement maternel trouve sa source dans un construit culturel tenace qui associe encore trop souvent la « bonne mère » à l’abnégation absolue. Les études récentes sur la santé mentale des mères révèlent que près de 80 % d’entre elles éprouvent un sentiment de culpabilité dès qu’elles revendiquent un temps exclusivement dédié à leur personne ou à leurs ambitions professionnelles. Cette injonction au sacrifice pousse les femmes à s’annuler au profit du collectif familial, réduisant peu à peu leur identité à leur seule fonction parentale. Les spécialistes de la parentalité soulignent pourtant que transmettre à ses enfants l’image d’une femme qui s’appartient, pose des limites et cultive ses propres désirs s’avère infiniment plus structurant pour les générations futures que le spectacle d’un épuisement érigé en norme.
De l’Islande à la France : la sororité et le passage de relais comme levier de transformation
Cette initiative puise sa force dans une référence historique majeure : la grève des femmes du 24 octobre 1975 en Islande, où 90 % de la population féminine avait cessé toute activité, paralysant les entreprises et forçant les hommes à prendre le relais à la maison. L’onde de choc fut telle qu’elle permit l’élection, cinq ans plus tard, de Vigdís Finnbogadóttir, la première présidente au monde, propulsant le pays au rang de nation la plus égalitaire de la planète. En incitant les hommes engagés à assumer l’intégralité du travail domestique et de la garde des enfants le 13 octobre, World with Women ne propose pas un affrontement mais un rééquilibrage salutaire. Partout en France, la sororité s’organise pour transformer ce temps de pause collective en un acte créateur, prouvant que réclamer sa place dans le monde commence par cesser de disparaître chez soi.
