Laura Isaaz est une journaliste et autrice, parisienne native du Pays Basque. Elle est devenue mère jeune, à 23 ans, puis une seconde fois à 35 ans. À travers ses écrits au ton unique, elle explore la réalité de la vie des mères avec une justesse rare, mêlant humour incisif et fine observation sociologique. Dans ce témoignage exclusif, elle pose un regard sans concession sur le deuil de la grossesse et la puissance de l’accouchement. Mardi, neuf heures du matin. Dans la moiteur de juin, le compte à rebours est lancé pour Laura. Entre les kilos qui pèsent, les angoisses triviales et l’humour qui sert de bouclier, ce deuxième accouchement s’annonce comme une odyssée intime. Heure par heure, voici le récit sans fard d’une traversée de la nuit, où la peur de l’inconnu finit par s’effacer devant l’immensément beau. Une immersion brute dans la réalité de la mise au monde.
Mardi, 9h00 – 17h00 : L’art du nid et le grand départ selon Laura Isaaz
Allongée sur mon lit, fenêtre ouverte sur le jardin, j’entends Jérôme s’affairer. Je comprends que sa façon à lui de faire le nid diffère un peu de la mienne, mais elle a le mérite d’exister. J’enchaîne les lessives, je décore et je dépoussière, pendant qu’il s’agite avec le rotofil et retire les mauvaises herbes. Mas tout de suite, je fais une pause, vautrée dans l’unique position qui m’est encore permise : sur le dos, cétacé à l’agonie dans ma robe trop serrée taille 46. J’ai déjà pris 30 kilos, mon terme est dans deux jours et j’ai le sentiment que chaque seconde dure une vie. Alors je lui parle : « Maman va crever mon amour magne-toi bordel ».
Dring dring. Mon portable sonne – non, ça n’est pas un téléphone en bakélite des années 50, mais comment vous écrivez la sonnerie d’un iPhone, vous ? « Allô madame Thion, c’est Christine*, j’ai discuté avec le médecin et nous allons vous déclencher, je vous donne rendez-vous aux urgences de la maternité à 17h. Essayez de dormir d’ici-là ». Dormir… elle est rigolote la Cricri.
Dix heures. Je traîne ma carcasse de génisse prête à vêler sous le soleil écrasant de juin pour aller à la rencontre de l‘époux qui, aux commandes de ses engins hurlants, n’entend pas son téléphone sonner. Je lui tape sur l’épaule, il éteint la tondeuse. « Chéri, on part à la mater ce soir. – Ce soir ? Ce soir d’aujourd’hui ? Mais je ne suis pas du tout prêt ! » À ce moment-là, deux phrases me traversent l’esprit : « Respire ma beauté, tu ne vas pas avoir grand-chose à faire, c’est à moi que revient la lourde tâche de pondre ton mastodonte de fils qui va porter du 4 ans à la naissance » ou encore « Prêt à (re)devenir père ? Mais du coup tu comptais te préparer quand exactement, juste pour comprendre, sachant qu’au plus tard il devait sortir dans deux jours ? ».
Treize heures. On s’était promis un dernier restaurant tous les deux avant l’arrivée du dernier héritier. C’est maintenant ou jamais. Prudents, nous choisissons une adresse juste à côté de la maison au cas où il faille monter dans le Range et agir vite. Grosse flemme de devoir accoucher entre deux caisses sur le BAB (les vrais savent). Je suis incapable d’avaler quoi que ce soit, je joue avec ma fourchette en me dandinant sur la banquette pour trouver une position dans laquelle je parviens à respirer. Jérôme mange pour deux, anticipant les maigres victuailles des 24 prochaines heures. Il me regarde avec tendresse et feint la détente. Mon ventre est indécent par sa circonférence, les voisins de table peinent à regarder ailleurs et je lis dans leurs pensées : « Mais c’est pas Dieu possible, y’en a combien là-dedans ? ».
Quinze heures. C’est le moment de se préparer. Et de parler des vrais sujets. Parmi les plus grosses angoisses de mon existence, au même niveau que les cracheurs de feu, le free jazz et les pizzas aux fruits de mer, il y a LA question de ce qui sort de nous, je veux dire en plus du bébé, quand on pousse à s’en décoller le vitré. J’ai donc tout prévu pour ne pas me retrouver dans une situation terriblement malaisante au moment de l’accouchement. Même si on ne peut pas avoir le contrôle sur tout. Ni une ni deux, ça part en Dulcolax party, je me lave le cul et les cheveux pour arriver sur zone plus prête que jamais. Plus prête que Jérôme en tout cas.
Mon sac est bouclé, je commence à sentir le stress monter, ou l’adrénaline, ou la peur, ou la hâte, j’en sais rien en fait. On confie les enfants à ma belle-mère et je regarde une dernière fois le petit lit vide en bois qui sera bientôt plein d’un être que je ne connais pas encore mais qui va bouleverser nos vies. Fou. Je regarde aussi les deux pylônes qui me servent de jambes, et à leur bout mes pieds de pachyderme qui forcent pour rentrer dans mes Birk réglées au max. Javote.
De la défonce de la nuit aux craintes de Laura Isaaz au petit matin
Dix-sept heures. Nous sommes accueillis aux urgences de la maternité où une chambre nous attend. Les premiers examens commencent : je ne suis quasiment pas ouverte et le bébé est encore très haut. On me dit que le ballon arrive, je réponds que Jérôme n’est pas là pour jouer au rugby, qu’il y a un temps pour tout. Je sens que la vanne n’est pas hyper fluide, je ne me vexe pas et reviendrai plus tard avec une proposition plus efficace. Pour ma fille Romy, la naissance avait aussi nécessité un déclenchement, j’avais eu un insert de prostaglandine. Ça me fait penser à Tonyglandil à chaque fois. Je ne connais pas la méthode du ballon ; ma sage-femme m’en avait parlé, j’avoue que sur l’instant j’appréhende, mais je m’efforce de jouer la décontraction.
Vingt-trois heures, je crois. Ça fait une heure que je souffre le martyre. L’anesthésiste, passablement désagréable, s’agace que je ne parvienne pas à me positionner correctement pour qu’elle pique. Je me concentre et décide de rester polie pour ne pas gâcher ce moment si important de ma vie. C’est pas faute pourtant d’avoir de quoi la faire pleurer en stock. À commencer par son haleine de chat de gouttière. Mais passons. Jérôme a préféré sortir : il n’a peur de rien, mais les piqûres et les souris, c’est trop pour lui.
La nuit. Je sens le produit froid qui imbibe mes membres, me faisant presque oublier que j’avais envie de me défenestrer il y a peu. La défonce, enfin. Le carrelage, les machines hurlantes, le métal et les blouses blanches qui se suivent dans une choré bien rodée. La nuit passe de ses heures lentes et la ronde folle de l’équipe se solde toujours par un « à bientôt ». Il faut attendre encore, il est trop haut. El padre s’endort quelques minutes sur son fauteuil en cuir qui couine sous les mouvements, les yeux fermés, la bouche ouverte. Le reste du temps, il fait des blagues – pas toujours drôles, mais l’important c’est l’effort et m’offre du jus de pomme à la paille en m’embrassant le front. Il est là, fier dans son corps de géant, si fragile pourtant. Je l’aime tant.
Mercredi, dix heures. On me dit que s’il n’est pas rapidement descendu, il faudra quand même y aller. Je comprends alors que s’il décide de barboter au chaud en faisant fi de l’agitation dehors pendant que je prie pour qu’il se pointe, y’a moyen que je finisse ouverte comme un livre d’or. Dedans les forceps, la cuillère, peut-être la césarienne, et que tous les efforts fournis pour ne pas avoir mon périnée flingué soient vains. Me reste à prier pour qu’il s’active un peu, et surtout pour que ça ne soit pas une grosse feignasse comme ça toute sa vie. On a déjà deux ados mous comme des paresseux sous neuroleptiques, si on pouvait avoir un modèle un peu plus vif, on ne dit pas non.
Onze heures : Devenir l’animale pour toucher l’immensément beau
Onze heures. Toujours trop haut, rah. On ne peut pas attendre davantage, sans quoi la situation pourrait devenir critique. Alors c’est parti. Je sens qu’il va falloir aller vite, aller fort, aller sans réfléchir, devenir l’animale, tout donner. Jérôme est derrière mon épaule, avisé plus tôt dans l’aventure que s’il lui venait l’envie de passer du côté de la sage-femme, il lui faudrait aussi passer l’arme à gauche. Que mon vagin et mon anus n’ont aucune envie d’être figés ainsi dans son esprit. Cordialement.
Je sens enfin la tête et le reste qui suit. Ce corps qui n’en finit pas, je pense alors : « Est-il déjà scolarisé ? ». Il est là, hors de moi, dense, violet comme une pensée, sauvage qui s’agrippe à mes seins. Jérôme s’assoit dans un bruit sourd, sonné, ému, il ne dit rien mais ses yeux humides parlent pour lui.
Le carrelage blanc, les machines hurlantes, le métal… Tout est pareil mais tout a changé. Il aura fallu laisser mon corps entier se vider sur cette table avant de sentir le sien m’atterrir sur le torse. Il ne reste rien de l’hostile, de l’impatience, de la froideur de la pièce et des néons qui clignotent.
C’est l’immensément beau. J’ai vu ses yeux, sa peau sale, j’ai senti son odeur et attendu ses pleurs. Les miens, étouffés, ont éclaté en l’entendant. Je l’ai su alors, à cette seconde où je l’ai rencontré : chaque fois qu’il rira, je rirai. Chaque fois qu’il pleurera, je pleurerai.
*Christine : ma sage-femme
Un immense merci à Laura Isaaz pour sa confiance et ses confidences livrées sans fard : un shot de vérité brute et d’humour salvateur qui fera à coup sûr, un bien fou à toutes les louves de notre meute.

