Dépression post-partum : quand personne ne la voit, et comment briser ce silence

Des milliers de mères traversent une dépression post-partum chaque année en France sans jamais être diagnostiquées. Elle ne ressemble pas toujours à ce qu’on imagine, et c’est précisément ce qui la rend si dangereuse. Comprendre ses formes discrètes, c’est déjà commencer à se voir. Vous avez accouché, vous aimez votre bébé, vous en êtes certaine, et pourtant quelque chose ne va pas sans vraiment savoir pourquoi. Vous n’avez pas envie de pleurer en permanence, vous continuez à fonctionner, vous trouvez même la force de sourire sur les photos, alors vous vous dites que ce n’est sûrement pas ça, pas une dépression, pas vous, et (surtout) pas maintenant. Cette pensée, des milliers de femmes l’ont eue avant vous pendant des mois ou des années. Ce que vous vivez a peut-être un nom, et ce nom mérite d’être dit.

Dépression post-partum invisible : pourquoi tant de mères passent entre les mailles du diagnostic

Dans l’imaginaire collectif, la dépression post-partum a un visage très précis, celui d’une mère effondrée, incapable de se lever, qui pleure sans pouvoir s’arrêter et qui ne parvient pas à prendre son bébé dans les bras. Ce visage existe, mais il est loin d’être le seul, et c’est là que réside toute la complexité de cette pathologie. Selon la Haute Autorité de Santé, entre 10 et 20 % des femmes sont touchées après l’accouchement en France, et une grande partie d’entre elles ne sera jamais identifiée comme telle, parce que ce qu’elles traversent ne ressemble pas à ce qu’on leur a appris à reconnaître.

Il y a la mère hyperactive qui organise et contrôle sans jamais s’arrêter, parce que s’arrêter reviendrait à sentir ce qu’elle n’est pas encore prête à sentir. Il y a la mère irritable qui ne se reconnaît plus dans ses propres réactions et qui s’en veut intensément, convaincue qu’elle est devenue quelqu’un de mauvais. Il y a la mère anesthésiée qui accomplit tout mécaniquement, qui aime son enfant mais ne le ressent pas encore pleinement, qui regarde sa propre vie depuis l’autre côté d’une vitre sans comprendre pourquoi la distance est là. Ces formes atypiques sont connues des psychiatres spécialisés en périnatalité, mais elles restent profondément mal repérées dans les consultations ordinaires, où le temps manque et où une femme qui fonctionne en apparence ne déclenche aucune alarme. La Dr Marie-Josée Soubieux, psychiatre au sein d’une unité mère-bébé parisienne, rappelle régulièrement que les outils de dépistage actuels sont imparfaits et que l’écoute clinique reste irremplaçable, cette écoute qui prend du temps, qui demande de creuser sous la surface, et qui ne peut pas toujours avoir lieu dans un système de santé sous tension.

La charge sociale pèse tout autant. Une mère urbaine, organisée, qui continue à tenir son agenda, ne déclenche pas d’inquiétude chez ceux qui l’entourent. Elle est vue comme quelqu’un qui s’en sort, et si elle-même minimise ce qu’elle vit, si elle rationalise sa fatigue comme normale et se dit que toutes les mères traversent ça, alors personne ne posera la bonne question au bon moment. La dépression post-partum peut ainsi se loger dans les angles morts du regard médical et familial, silencieuse, patiente, jusqu’à ce qu’une femme finisse par tomber sur un mot, un témoignage, une phrase qui fait tout basculer.

” Souris, tu es maman ! ” 

Reconnaître que l’on a traversé une dépression post-partum sans en avoir eu le diagnostic, parfois des mois ou des années après les faits est un moment libérateur. En pratique, de nombreuses femmes le décrivent ainsi : c’est en lisant un témoignage, en entendant une amie raconter ce qu’elle avait vécu, qu’elles ont soudainement mis un nom sur quelque chose qui flottait depuis longtemps sans trouver où se poser. Ce mot, aussi tardif soit-il, a une valeur réelle et concrète, parce qu’il replace la responsabilité là où elle appartient, dans une pathologie qui n’a pas été soignée, et non dans une insuffisance personnelle que vous auriez à porter seule.

Si vous vous reconnaissez dans ce que vous lisez, que vous soyez en plein post-partum ou que votre enfant ait aujourd’hui deux ans, des ressources existent et elles sont plus accessibles qu’elles ne l’ont jamais été.

  1. Votre médecin généraliste peut vous orienter vers un psychiatre ou un psychologue, et depuis novembre 2021, le dispositif Mon soutien psy permet de bénéficier de séances remboursées par l’Assurance maladie sur simple prescription.
  2. L’association Maman Blues, fondée par des femmes qui ont elles-mêmes traversé une dépression périnatale, propose une écoute entre pairs, des groupes de parole et des ressources documentées qui peuvent constituer une première porte d’entrée moins intimidante que le cabinet médical pour celles qui ne savent pas encore par où commencer.

Aux proches de ces femmes, aux conjoints, aux sœurs, aux amies, il faut dire simplement ceci : ne pas avoir vu n’est pas une faute, mais apprendre à regarder différemment peut changer profondément les choses. Demander non pas “tu vas bien ?”  ( si tant est qu’on ne se contente pas du ” bébé va bien? “) mais “comment tu te sens vraiment, là, en ce moment ?” ouvre un espace que la question fermée ne permet pas.

Proposer de rester, de prendre le bébé une heure, un massage, de passer sans attendre que ça aille mieux, ce sont des gestes qui peuvent briser l’isolement dans lequel la dépression post-partum enferme si silencieusement. Il n’est jamais trop tard pour nommer ce qu’on a traversé, jamais trop tard pour être accompagnée, et il n’y a aucune honte à avoir souffert dans un moment que la société nous demande de vivre comme le plus beau de notre vie.

Crédit photo @Wonderlane