le syndrome du parent orphelin de 20h30

Vous avez passé la journée à attendre ce moment, vraiment. Pendant qu’il refusait de manger ses pâtes autrement qu’une par une, qu’il piquait une crise au supermarché parce que vous avez pris le mauvais yaourt, le rouge pas le bleu, qu’il réclamait encore un livre à 20h15 avec ses grands yeux de négociateur chevronné et que vous sentiez votre patience se liquéfier. Ce moment de silence, vous l’avez appelé de tous vos vœux pendant des heures. Et maintenant qu’il est là, qu’est-ce que vous faites ? Vous fixez le moniteur en comptant ses respirations comme si votre vie en dépendait.

Ce soir bébé dort et vous ne savez plus quoi faire de vous-même

C’est ça le truc avec les bébés, et personne ne vous prévient vraiment : ils colonisent tout. L’espace, le temps, la totalité de votre bande passante mentale  y compris la partie qui était censée penser à autre chose que la couleur du yaourt du lendemain. Et le soir, quand ils lâchent enfin prise, ils emportent avec eux votre soirée entière, transformée en veillée silencieuse autour d’un écran de cinq pouces qui montre une petite chose qui dort, les poings serrés, la bouche entrouverte, le visage  abandonné au sommeil.

Alors vous envoyez sa photo à votre mère. Elle dort déjà, votre mère, il est 21h10, mais vous envoyez quand même parce qu’il faut bien faire quelque chose de ce trop-plein qui déborde. Vous dites à votre partenaire “il était trop mignon ce soir quand même” à propos du même enfant pour lequel vous avez failli perdre définitivement la raison quarante minutes plus tôt au moment du shampooing.

Et puis vous vous levez pour jeter un œil dans la chambre parce que le moniteur ne suffit plus, parce que vous avez besoin de voir la cage thoracique se lever et s’abaisser en vrai et sentir l’odeur de la crème du soir.

“Un soir j’avais tellement hâte qu’Elio s’endorme que j’ai failli bâcler la chanson. Et puis je l’ai regardé fermer les yeux, ses petits poings serrés contre ses joues, et j’ai recommencé depuis le début. Pour lui, je croyais. Mais en fait c’était pour moi.”  Marie, 34 ans, maman solo de Elio, 22 mois.

Les anglophones appellent ça le “after-bedtime blues” et franchement, on comprend. Le chaos de la journée vous donnait un rôle, une urgence, cette liste mentale interminable de choses à faire avant que quelqu’un ne tombe ou n’avale quelque chose d’inquiétant. Et quand tout ça s’arrête d’un coup à 20h30, le vide ressemble à une chanson qu’on fredonne encore longtemps après que la musique a cessé.

Demain matin il sera là à 6h12 debout avant l’alarme, réclamant ses céréales et une explication immédiate sur pourquoi les chiens ne parlent pas.

Et vous serez épuisé, encore, et heureux aussi, encore, et vous attendrez à nouveau 20h30 avec cette impatience un peu absurde de quelqu’un qui ne comprend pas très bien ce qui lui arrive mais qui recommencerait les yeux fermés, sans hésiter une seconde.

Crédit photo : Richard Mc David