Réseaux sociaux : comment poser un cadre sans conflit avec son ado ?

Entre temps d’écran qui déborde et règles d’utilisation difficiles à faire respecter, les réseaux sociaux deviennent vite un sujet de tension au sein des familles. Stéphane Bonnegent, expert des réseaux sociaux et père d’une adolescente, publie Le décrypteur des réseaux sociaux de votre ado, guide pratique éclairant dans lequel il partage des repères concrets pour fixer un cadre réaliste, préserver le dialogue et apaiser le quotidien.

Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire ce livre, maintenant ?

Mon expérience personnelle : lors de mes interventions auprès des enfants et des parents, j’ai constaté que le décalage entre les usages des uns et la compréhension des autres n’a jamais été aussi grand. Les réseaux sociaux sont devenus centraux dans la vie des jeunes et des très jeunes, mais il n’existe toujours pas de mode d’emploi pour les familles. Beaucoup de parents sont inquiets (à juste titre), parfois perdus, souvent culpabilisés. J’ai voulu leur donner une boussole simple et concrète, pas un discours anxiogène de plus.

C’était aussi un défi que j’ai lancé à ma fille quand elle a eu son premier smartphone. J’avais déjà en tête l’idée d’écrire un livre sur les réseaux sociaux, et j’ai voulu l’impliquer pleinement dans ce projet. En tant que nouvelle utilisatrice, elle se posait énormément de questions très concrètes. Mon objectif a été d’y répondre de façon simple, pratique et accessible, exactement comme le feraient des parents à la maison.

Comment trouver l’équilibre entre vigilance et confiance ?

En arrêtant de penser en termes de contrôle total. Il est impossible de protéger nos enfants de tous les risques des réseaux sociaux, d’Internet, des autres et de la vie en général. Pour leur vie numérique, il est important de bien comprendre les outils, les risques et les usages. Ensuite, il faut accepter que notre enfant fasse des expériences, parfois imparfaites. L’équilibre se trouve dans le dialogue régulier, pas dans la surveillance permanente ni dans le laisser-faire.

Comment les parents peuvent-ils se situer face à l’accès précoce aux réseaux sociaux ?

Il faut être lucide. La loi fixe un cadre, mais la réalité est très différente. Les enfants arrivent sur les réseaux tôt, bien avant l’âge légal, avec ou sans l’accord des parents. La vraie question n’est donc pas “interdire ou autoriser”, mais “comment accompagner”. Préparer avant, expliquer pendant, ajuster après. Et recommencer souvent. Voilà la méthode qui fonctionne pour moi et de nombreux parents. Cette méthode s’appelle « P.A.R.L.O.N.S », comme le blog que j’anime https://parlons-reseaux-sociaux.fr Elle permet aux parents d’agir concrètement à la maison, sans attendre que la loi ou les plateformes changent.

Comment gérer les tensions autour des réseaux sociaux en famille ?

C’est souvent le premier sujet de conflit dans les familles. Le temps d’écran cristallise beaucoup de tensions entre parents et enfants, surtout quand les règles n’ont pas été anticipées ou qu’elles sont floues, mal expliquées ou inadaptées. Pour limiter les problèmes, il faut poser un cadre clair avec les enfants, pas contre eux.

Prenons un exemple très concret : si j’impose strictement 30 minutes de temps d’écran à un enfant qui joue à un jeu vidéo en ligne, je crée forcément de la frustration. Une partie ne s’arrête pas au bout de 30 minutes. Il va dépasser pour finir sa partie. Plutôt que de raisonner en temps, il est souvent plus pertinent de raisonner en nombre de parties ou en objectifs de jeu. C’est ce type d’ajustement qui permet d’apaiser les tensions et de rendre les règles acceptables.

Les impacts sur la santé et le bien-être sont au cœur des inquiétudes : sommeil, concentration, anxiété, comparaison permanente… Quels signaux doivent alerter les parents, et comment les repérer sans tomber dans une surveillance constante ?

Un récent rapport de l’ANSES a bien documenté les effets négatifs d’un mésusage ou d’une surconsommation des réseaux sociaux sur la santé. On y observe des corrélations claires entre des temps d’écran élevés et différents problèmes de santé.

Le point le plus préoccupant, selon moi, reste le sommeil. Les enfants et les ados qui gardent leur smartphone dans la chambre s’endorment plus tard, dorment moins et récupèrent moins bien. À long terme, cela peut entraîner de vrais problèmes de santé. On le sait tous : avec quelques heures de sommeil en moins, on devient irritable, fatigué, moins concentré. Chez les enfants, l’impact est encore plus fort, car le sommeil est essentiel à leur développement physique et mental.

C’est pour cette raison que je conseille très clairement aux parents de ne pas laisser le smartphone dans la chambre le soir. C’est une règle simple, mais extrêmement efficace.

Il est aussi essentiel d’apprendre aux enfants à faire des pauses avec les réseaux sociaux. S’éloigner temporairement des plateformes, réduire le temps d’écran, permet aux ados de souffler, de prendre du recul et de préserver leur santé mentale. On sous-estime souvent l’effet apaisant de ces moments de déconnexion.

Mais, au fond, la meilleure protection reste l’estime de soi et la confiance en soi. Et sur ce point, les parents ont un rôle clé. Ce sont eux qui peuvent aider leurs enfants à se sentir solides, légitimes, aimés. Des compliments, des bisous, des blagues, du temps de qualité passé ensemble : c’est souvent bien plus efficace que n’importe quelle application de contrôle parental.

Vous donnez des conseils pour reprendre le contrôle des écrans. Comment poser un cadre clair sans déclencher un rapport de force permanent à la maison ?

En co-construisant les règles avec les enfants. Un cadre expliqué est toujours mieux accepté qu’un cadre imposé. Le temps d’écran, les moments sans téléphone, les règles de publication doivent être discutés, ajustés et évoluer avec l’âge et l’autonomie de l’enfant.
La cohérence des adultes est essentielle. L’exemplarité compte autant que les règles : il est difficile d’exiger des efforts si, de notre côté, nous sommes constamment sur nos écrans.
C’est exactement le P de la méthode PARLONS : préparer le terrain. Avant même de parler d’interdits ou de sanctions, il faut instaurer une bonne hygiène numérique en famille. C’est cette préparation en amont qui évite, plus tard, le rapport de force. Et surtout, la situation n’est jamais figée. Les usages évoluent, les besoins aussi. Si les tensions s’installent ou que la situation dégénère à la maison, la priorité doit être de rétablir le dialogue avec son ado. Avant de vouloir corriger, il faut comprendre : ce qu’il fait en ligne, ce qu’il regarde, ce qui a changé dans ses habitudes numériques. En s’intéressant sincèrement à ses pratiques et aux créateurs qu’il suit, on recrée un cadre d’échange positif autour des réseaux sociaux. C’est seulement ensuite que l’on peut l’accompagner progressivement vers de meilleurs réglages, des contenus plus adaptés et des créateurs plus inspirants.

La protection de la vie privée est souvent un sujet difficile à aborder : les ados ont l’impression que “cela ne les concerne pas”, ou que c’est trop abstrait. Comment ouvrir la discussion pour qu’ils comprennent réellement les enjeux ?

Il faut partir de leur réalité, pas de concepts abstraits. Une photo partagée, une capture d’écran, un compte piraté, un message sorti de son contexte : ce sont des situations concrètes qui leur parlent immédiatement. La vie privée, ce n’est pas une théorie juridique, c’est quelque chose qui peut les toucher directement, ici et maintenant.
Un autre argument fonctionne bien aussi : protéger sa vie privée, c’est aussi protéger celle de sa famille et de ses amis. Les ados doivent comprendre que s’exposer n’est jamais un acte isolé. En publiant une photo ou une vidéo, on partage automatiquement des informations sur soi, mais aussi sur son activité, sa localisation, les personnes qui nous entourent. Les risques ne concernent donc pas uniquement celui qui publie, mais tout son entourage.

Qu’est-ce que le regard de votre fille de 14 ans a changé ?

Beaucoup de choses ! Elle m’a obligé à sortir du point de vue d’adulte expert. Elle m’a rappelé que les réseaux sociaux sont d’abord des espaces sociaux, émotionnels, parfois maladroits. Son regard m’a aidé à écrire un livre plus juste, plus nuancé, et surtout plus crédible pour les familles.

Si vous deviez retenir une idée essentielle, celle qui peut vraiment aider les familles à avancer plus sereinement, laquelle serait-ce ?

Les parents n’ont pas choisi les réseaux sociaux, mais ils doivent les gérer à la maison. La vraie question n’est pas “dois-je interdire ou autoriser”, mais “comment puis-je accompagner” mon enfant dans sa vie numérique. Le rôle des parents n’est pas de tout contrôler, mais d’expliquer et de rester présents. Parler vaut toujours mieux qu’interdire en silence. Alors, pour ne pas subir ces plateformes et reprendre le contrôle à la maison, parlons !

Le décrypteur des réseaux sociaux de votre ado, de Stéphane Bonnegent, éd. Vuibert