Une femme sur cinq vivrait sa grossesse comme une épreuve. La société a construit autour de ces neuf mois un récit si puissant, si unanime, si chargé de promesses de plénitude, qu’y déroger revenait presque à commettre une faute morale. Maëlis et Jade ont pourtant choisi de le dire sans détour et sans s’excuser, parce qu’elles savent aujourd’hui qu’elles ne sont pas des exceptions. Elles sont le porte parole d’une génération qui a décidé de parler pour celles qui se taisent encore.
Ce bonheur qu’on n’a pas ressenti
Maëlis, 27 ans, choisit ses mots avec soin parce qu’elle a mis du temps à les trouver et qu’elle y tient. “Je me suis sentie colonisée. C’est le seul terme qui correspondait vraiment à ce que je vivais.” Dès la sixième semaine de grossesse, les nausées l’ont terrassée, pas les petites nausées dont on parle avec un sourire gêné dans les magazines de maternité, mais les vraies, celles qui clouent au lit, qui empêchent de travailler, de manger, de se regarder dans un miroir sans que les larmes montent toutes seules.
Ce que les médecins appellent l’hyperémèse gravidique, Maëlis l’a vécu comme une lente dépossession d’elle-même, un effacement progressif derrière un ventre que tout le monde regardait à sa place. “Les gens me demandaient des nouvelles du bébé, jamais des miennes. J’avais l’impression d’avoir disparu à l’intérieur de mon propre corps.”
Ce sentiment d’invisibilité, les spécialistes de la périnatalité le connaissent bien. La psychologue Isabelle Séjourné, qui travaille depuis plus de quinze ans sur le vécu émotionnel des femmes enceintes, rappelle que la souffrance psychique pendant la grossesse reste massivement sous-diagnostiquée, en partie parce que les femmes elles-mêmes n’osent pas la nommer, de peur d’être perçues comme de mauvaises mères avant même d’avoir accouché.
Ce silence imposé, Maëlis l’a porté pendant neuf mois comme un deuxième fardeau, plus lourd encore que les symptômes physiques. “Mon corps gonflait, saignait, transpirait, me faisait souffrir, et moi dedans, je criais sans que personne m’entende vraiment.”
Le mythe de la femme radieuse
Jade, 31 ans, a une fille de deux ans aujourd’hui qu’elle aime éperdument, et elle a détesté la porter. Ces deux vérités coexistent en elle, pacifiquement désormais, depuis qu’elle a accepté de les regarder en face sans chercher à en effacer une au profit de l’autre.
“On nous vend une image très précise de la grossesse, celle de la femme lumineuse, épanouie, qui fait du yoga prénatal le dimanche matin et qui rayonne d’une plénitude que tout le monde lui envie. Moi j’étais en jogging depuis quatre mois, incapable de monter un escalier sans souffler, et je pleurais devant mes chaussures que je n’arrivais plus à lacer seule.”
Ce décalage entre l’image fantasmée et la réalité vécue crée ce que les psychologues nomment une dissonance identitaire profonde, un écart douloureux entre ce qu’une femme est censée ressentir et ce qu’elle ressent réellement, un écart dans lequel la honte s’engouffre avec une facilité déconcertante.
Ce qui a le plus abîmé Jade c’est l’invalidation systématique qui venait avec chaque tentative d’honnêteté.
“Dès que vous osiez dire que vous souffriez, que vous n’étiez pas heureuse, on vous renvoyait vers la gratitude comme si c’était une réponse suffisante. ‘Tu as de la chance d’être enceinte, d’autres femmes voudraient être à ta place.’ Comme si ma douleur n’avait pas le droit d’exister parce que d’autres souffraient autrement, comme si la hiérarchie de la souffrance était une raison valable de se taire.”
Cette logique-là, Jade ne peut plus l’entendre, et elle a fait le deuil de son ancien corps en même temps qu’elle apprenait à s’en défaire.
Un corps devenu territoire public
Une société qui appréhende encore le corps des femmes enceintes, un corps qui devient soudainement commenté, observé, touché sans permission, jugé en permanence par des inconnus qui s’y croient autorisés. “Des gens que je ne connaissais pas m’ont touchée le ventre dans la rue, sans me demander, comme si le fait d’être enceinte m’avait fait perdre mon droit à l’espace personnel”, raconte Maëlis, avec dans la voix cette rage de quelqu’un qui a eu le temps de comprendre ce qui lui était arrivé.
Ce phénomène, que la sociologue Elsa Dorlin décrit comme une “mise en commun non consentie du corps gestant”, traduit une réalité profondément ancrée dans nos représentations collectives : le corps de la femme enceinte appartient symboliquement à la communauté, à la famille, à la société, à tout le monde sauf, souvent, à elle-même.
Jade, elle, a subi une forme encore plus insidieuse de cette dépossession, la pression du bonheur obligatoire, cette injonction silencieuse mais constante à performer une joie qu’elle ne ressentait pas. “Vous n’avez pas le droit d’être ambivalente, vous n’avez pas le droit de regarder les photos d’avant avec le cœur serré, vous n’avez pas le droit d’avouer que vous vous sentiez étrangère à vous-même, parce que cela dérange un récit collectif auquel tout le monde tient.”
La culpabilité, ce poids qu’on porte seule
Maëlis le formule avec une clarté qui fait mal à entendre :
“J’avais peur que mon dégoût de la grossesse dise quelque chose sur ma capacité à aimer mon enfant. J’avais peur de ne pas en être capable.”
Son fils a dix-huit mois aujourd’hui, et la réponse à cette question s’est imposée d’elle-même, mais elle ne voulait plus jamais qu’une autre femme traverse seule ce chemin de doutes inutiles et dévastateurs.
Jade a trouvé un espace pour respirer dans des communautés en ligne où des femmes racontent sans filtre ni jugement ce que la grossesse leur a réellement fait traverser, loin des injonctions à la gratitude et des sourires de façade.
Maëlis et Jade réclament de la place pour une vérité qui n’est pas racontée. Elles demandent qu’on cesse de confondre aimer son enfant et aimer sa grossesse, parce que ces deux choses n’ont rien à voir l’une avec l’autre et qu’il est temps de le dire clairement. Elles souhaitent, entre autre, que les professionnels de santé s’intéressent à l’état psychologique des femmes enceintes avec autant de rigueur qu’ils mesurent la croissance du fœtus.
Crédit photo : Tony K

