Plus de 98 % des femmes enceintes en France sont exposées aux perturbateurs endocriniens, selon le docteur Alexandre Feltz, à l’origine du dispositif. Née à Strasbourg en 2022, l’ordonnance verte donne accès à des paniers de légumes bio gratuits et à des ateliers de sensibilisation, sur prescription d’une sage-femme ou d’un médecin. Le dispositif gagne aujourd’hui une vingtaine de villes françaises, de Rennes à Villejuif.
Ordonnance verte : un dispositif né à Strasbourg contre les perturbateurs endocriniens
L’idée remonte à 2022. Alexandre Feltz, médecin généraliste et adjoint à la mairie de Strasbourg en charge de la santé publique, imagine un dispositif capable de réduire l’exposition des futures mères aux perturbateurs endocriniens (lien interne : les perturbateurs endocriniens au quotidien), ces substances chimiques présentes dans les plastiques, les cosmétiques, les produits ménagers ou les résidus de pesticides sur les fruits et légumes conventionnels. Selon l’Anses, 75 % des pesticides ingérés proviennent de l’alimentation. L’Inserm et Santé publique France ont par ailleurs établi un lien entre cette exposition et une augmentation du risque de malformations, de troubles du neurodéveloppement et de certaines leucémies chez l’enfant à naître.
Concrètement, une femme enceinte suivie par un médecin généraliste, un gynécologue ou une sage-femme peut se voir prescrire une ordonnance verte. Ce document lui ouvre l’accès à un panier hebdomadaire de légumes bio et de saison, distribué gratuitement ou à prix réduit selon les revenus, ainsi qu’à deux ateliers de sensibilisation animés par des professionnels de santé ou des éco-conseillers. Le premier aborde les sources d’exposition aux perturbateurs endocriniens dans la vie quotidienne, le second porte sur l’alimentation et la cuisine des produits reçus.
À Strasbourg, le dispositif s’est structuré rapidement. Après une expérimentation menée auprès de 800 femmes en 2023, la ville s’est fixé l’objectif d’inclure 1 500 nouvelles bénéficiaires chaque année sur la période 2024-2026, soit près de la moitié des naissances annuelles de la commune. Le budget s’élève à 650 000 euros par an, financé principalement par la municipalité, avec le soutien de l’Agence régionale de santé et du régime local d’assurance maladie d’Alsace-Moselle. Deux cent cinquante professionnels de santé participent aujourd’hui à la prescription, dont une large majorité de médecins généralistes et de gynécologues.
Le modèle strasbourgeois a depuis essaimé. Rennes a lancé son expérimentation en novembre 2024, avec l’objectif d’atteindre un millier de bénéficiaires. GrandAngoulême a voté dès 2024 un budget de 65 000 euros pour six mois, dépassant son objectif initial de bénéficiaires. La Rochelle Agglo, Lille, Cœur d’Ostrevent Agglo ou encore Villejuif, qui a adopté son propre dispositif en avril 2026, ont rejoint le mouvement, chacune avec ses propres critères et son propre financement. Le Réseau français Villes-Santé a mis à disposition en février 2026 un outil collaboratif recensant les premiers retours d’expérience de quatre territoires pionniers, dans le cadre du projet européen JA PreventNCD, pour accompagner les collectivités qui souhaitent lancer leur propre version du dispositif.
Une proposition de loi visant à généraliser l’ordonnance verte à l’échelle nationale, financée par la Sécurité sociale et ouverte à toutes les femmes enceintes sans condition de revenus, a été déposée en septembre 2024 par la députée écologiste Sandra Regol. Le coût annuel est estimé à 700 millions d’euros si l’ensemble des femmes enceintes du pays y avait recours. Le texte n’a pour l’instant pas trouvé de traduction concrète au niveau gouvernemental, ce qui laisse le déploiement du dispositif reposer sur l’initiative de chaque commune.
Accéder aux paniers bio de l’ordonnance verte : mode d’emploi
L’accès au dispositif suit une logique commune, même si les modalités varient d’une ville à l’autre. La première étape consiste à consulter un professionnel de santé, médecin traitant, gynécologue ou sage-femme, qui complète le formulaire d’ordonnance verte. Ce document, souvent téléchargeable sur le site de la mairie ou de l’intercommunalité, doit ensuite être transmis avec un justificatif de domicile et un formulaire d’inscription.
Les conditions d’éligibilité dépendent des territoires. Certaines villes, comme Strasbourg, ouvrent le dispositif à l’ensemble des femmes enceintes résidentes, avec une durée de bénéfice ajustée selon le quotient familial. D’autres, comme Villejuif, réservent l’accès aux foyers dont le quotient familial reste sous un seuil défini, dans une logique de solidarité ciblée. Le nombre de places reste également limité selon les budgets votés : une cinquantaine à Cœur d’Ostrevent Agglo pour l’expérimentation 2025-2026, une quarantaine dans les communes de Longuenée-en-Anjou et Cantenay-Épinard via un partenariat avec des Amap locales.
Une fois inscrite, la future mère récupère son panier chaque semaine dans un point de distribution du territoire, souvent une association, un tiers-lieu ou une Amap partenaire, pendant une durée de deux à sept mois selon les dispositifs. Les ateliers de sensibilisation, eux, se déroulent en petit groupe et accueillent parfois les conjoints ou les proches, invités sans y être explicitement conviés dans certains territoires.
Le dispositif garde toutefois des limites identifiées par ses propres porteurs. La principale tient au profil socio-économique des bénéficiaires : dans plusieurs villes, les femmes qui sollicitent l’ordonnance verte se situent davantage dans la moyenne haute des revenus, alors que les publics les plus exposés aux inégalités de santé restent parfois les moins informés de son existence. L’autre limite est territoriale : en l’absence de cadre national, l’accès au dispositif dépend entièrement du lieu de résidence, une situation que Sandra Regol pointe régulièrement comme source d’inégalité entre les femmes enceintes selon leur commune.
L’ordonnance verte reste, pour l’instant, une politique locale portée par la volonté de quelques municipalités plutôt qu’un droit garanti à toutes les femmes enceintes du pays. Se renseigner auprès de sa mairie ou de son professionnel de santé demeure, à ce jour, la seule façon de savoir si ce droit existe déjà là où l’on vit.

