S’ennuyer avec son enfant : le tabou des mères qu’on n’ose pas dire

Il est dix heures un dimanche matin. Le café est tiède, déjà passé deux fois au micro-onde, et sur le tapis du salon, une tour de Duplo s’est effondrée pour la troisième fois, et votre fils vous regarde avec ses yeux grands ouverts, attendant que vous la reconstruisiez encore.  C’est pas le plus grave, c’est surtout que l’heure affiche 10h du matin, avec un ressenti 22H. Il va falloir tenir tout le dimanche.. Ce moment-là, vous ne l’avez dit à personne. Pas à votre meilleure amie, pas à votre mère, pas même à votre conjoint. Parce que comment dire, sans passer pour une mère indigne, que vous vous ennuyez vraiment et profondément alors que votre enfant est là, vivant, lumineux, et parfaitement heureux à vos côtés ? Comment mettre des mots sur ce vide étrange qui cohabite avec un amour immense et sincère ?

Quand l’ennui maternel devient le signal qu’on refuse d’entendre

Léa, 34 ans, cadre dans la communication, se souvient très précisément du jour où elle a osé le formuler. C’était un mercredi, sa fille avait deux ans et demi, elles étaient au parc depuis une heure à faire des allers-retours sur le même toboggan. “J’ai pensé que j’aurais tellement voulu être ailleurs. J’ai eu honte immédiatement, comme si cette pensée prouvait que je n’étais pas faite pour être mère.”

Ce que Léa décrit, des milliers de mères le vivent chaque semaine sans jamais le nommer vraiment. L’ennui maternel n’a pas droit de cité dans le récit dominant de la maternité, celui des instants précieux et des sourires qui effacent tout. La psychologue Claude Halmos rappelle pourtant que la maternité est traversée d’ambivalences profondes, et que les taire ne les fait pas disparaître, cela les densifie seulement.

 

  • Le dimanche matin où il est à peine dix heures et que vous avez déjà compté trois fois les lattes du parquet.
  • Ce mercredi après-midi au parc où vous regardez votre téléphone toutes les sept minutes en espérant qu’une heure s’est écoulée, alors qu’il en reste deux.
  • Cette séance de jeu symbolique où votre enfant vous demande de jouer à la marchande pour la douzième fois cette semaine, et où vous sentez votre esprit partir très loin, vers n’importe quoi d’autre.
  • Ces bains du soir où vous récitez les paroles d’une comptine en pensant à votre liste de courses, présente dans le geste, absente dans la tête.

 

Il faut comprendre ce qui se passe dans le cerveau d’une femme adulte lorsqu’elle empile des cubes pour la dixième fois de la matinée. Le cerveau humain est câblé pour chercher la nouveauté, la complexité, la stimulation. Une professionnelle habituée à résoudre des problèmes complexes, à naviguer dans des environnements intellectuellement exigeants, ne peut tout simplement pas trouver dans le jeu répétitif d’un tout-petit la même nourriture cognitive.

Il y a aussi une réalité que personne ne dit franchement : le rythme de la petite enfance est objectivement lent. Un enfant de dix-huit mois peut faire tourner la même petite voiture sur le même circuit pendant quarante minutes avec un bonheur absolument intact. Ce rythme-là, qui est exactement le bon pour son développement, entre souvent en collision frontale avec le rythme intérieur d’une femme active. Reconnaître ce décalage, c’est déjà commencer à sortir de la culpabilité.

Une information, pas une condamnation

La première chose que disent les professionnels de la parentalité est celle-ci : l’ennui est une information, pas une condamnation. Il signale un besoin non comblé, de stimulation, d’espace mental, de temps pour soi, d’échanges entre adultes. Et un besoin que l’on n’entend pas ne disparaît pas, il revient un peu plus fort, un peu plus lourd à chaque fois.

Marie, 38 ans, mère de deux enfants, a mis deux ans à comprendre ce que son ennui du mercredi lui racontait vraiment. Elle a fini par en parler à une psychologue spécialisée en parentalité.

“Elle m’a dit une phrase que je n’oublierai jamais : vous n’avez pas besoin d’aimer jouer à la poupée pour être une bonne mère. J’ai pleuré, parce que pendant deux ans j’avais cru que si.”

Ce que les spécialistes du développement de l’enfant affirment avec constance, à la suite du pédiatre et psychanalyste Donald Winnicott, c’est que la qualité de présence compte infiniment plus que la quantité. Dix minutes de jeu sincère et vraiment partagé valent bien plus que deux heures de présence épuisée. Se donner la permission de poser des limites au temps de jeu, pas par abandon mais par honnêteté envers soi-même, est un acte de soin, y compris pour votre enfant.

Il y a même quelque chose de libérateur et de contre-intuitif dans l’idée de laisser votre enfant s’ennuyer, lui aussi. Un enfant qui s’ennuie invente, tâtonne, crée. Il développe sa capacité à être seul, à se surprendre lui-même. En étant constamment disponible, constamment animatrice de chaque instant, vous lui retirez paradoxalement une occasion précieuse de grandir.

Certaines mères trouvent un vrai soulagement dans le simple fait de nommer la chose à voix haute, à une amie, dans un groupe de parole, en thérapie. Pas pour se plaindre, mais parce que dire “moi aussi j’ai ces dimanches-là” suffit souvent à dissoudre une partie de la honte. D’autres ritualisent des micro-espaces pour elles sans attendre le soir pour exister à nouveau, un podcast pendant le bain du soir, vingt minutes de lecture pendant que l’enfant joue seul.

Et si la première chose à faire était simplement de se dire, sans témoin, que cet ennui ne fait pas de vous une mauvaise mère ? Qu’il fait de vous une femme entière, avec des besoins et une vie intérieure qui ne commence pas et ne finit pas avec la maternité ? Léa a fini par reconstruire la tour de Duplo ce dimanche-là. Mais elle s’est aussi autorisée à glisser un vrai livre dans son sac à langer, et à lire trois pages pendant que sa fille jouait seule dans le carré de sable. Trois pages. Bravo !

Crédit photo @shaylyn