Les couchers qui s’éternisent, les réveils nocturnes, les allers-retours, la fatigue qui s’accumule jour après jour… La question du sommeil ne s’arrête pas forcément aux premiers mois du bébé : elle peut parfois durer bien au-delà de la toute petite enfance. Beaucoup de jeunes parents se sentent alors coincés entre deux extrêmes : attendre que ça passe en s’épuisant, ou tenter des méthodes trop radicales, qui ne leur ressemblent pas. Et si la solution n’était ni l’un, ni l’autre ?Dans Endormir son enfant sans s’épuiser, préfacée par la docteure en sciences Marie Chetrit*, le Dr Craig Canapari, pédiatre et spécialiste des troubles du sommeil chez l’enfant, propose une approche à la fois scientifique, bienveillante et très concrète : comprendre les boucles d’habitudes, ajuster les routines, choisir des “conséquences” adaptées… Entretien avec Marie Chetrit, pour retrouver des soirées plus sereines et des nuits plus reposantes, sans culpabiliser.
Pour commencer, quel message voulez-vous faire passer aux parents qui lisent ce livre à 3h du matin, épuisés ?
Vous avez le droit d’en avoir assez de vous réveiller la nuit. Vouloir dormir est légitime, c’est primordial pour votre santé, votre bien-être et par extension le bien-être de votre enfant. Un parent qui veut dormir n’est pas égoïste, mais conscient que la parentalité est une course de fond : il faut tenir dans la durée. Et pour tenir, il faut dormir, ce qui suppose des nuits correctes. Si vous êtes épuisés par le manque de sommeil, sachez qu’il existe des solutions validées scientifiquement. Vous avez le droit d’essayer !
Vous dites qu’on parle beaucoup d’attachement, mais qu’on oublie souvent le rôle des habitudes : qu’est-ce que ça change, concrètement, de regarder le sommeil sous cet angle ?
Les parents donnent déjà énormément, en temps, en affection, en moments partagés. Et à la fin de chaque nuit, l’enfant reposé retrouve ses parents : ils peuvent donc être rassurés, laisser leur enfant pour la nuit n’équivaut pas à l’abandonner en négligeant ses besoins émotionnels, comblés le reste de la journée.
Pourtant, certains parents se retrouvent piégés dans un processus d’endormissement extrêmement stressant qui annihile leur vie personnelle, car on leur a martelé, sur les réseaux sociaux ou dans les médias, que l’éducation au sommeil autonome était maltraitante et pouvait causer des dégâts à leur enfant – ce qu’aucune donnée scientifique ne valide.
Or ce que montre le Dr Craig Canapari, auteur de Endormir son enfant sans s’épuiser, c’est que l’endormissement est plutôt une question d’habitude. Parfois, il s’agit de mauvaises habitudes : quand l’endormissement ne peut survenir que quand plusieurs conditions très contraignantes sont réunies. Par exemple, maman doit venir, donner un biberon ou une tétée, lire quatre histoires, rester une heure en tenant la main et éventuellement rester dormir avec l’enfant (alors qu’elle ne le souhaite pas), sous peine de réveil et de pleurs nocturnes. La routine de sommeil de l’enfant devient alors une contrainte.
Or, on peut changer une habitude. Ce n’est pas forcément facile, mais ce n’est qu’une habitude, et non pas un besoin fondamental. L’enfant est trop petit pour être conscient de l’impact, sur sa santé et celle de ses parents, d’un mauvais sommeil, c’est donc aux parents d’initier le changement pour que l’habitude soit progressivement modifiée. C’est leur rôle d’éducateur.
Beaucoup de parents ont l’impression qu’ils doivent répondre de la même manière à un bébé, un enfant de 2 ans et un enfant de 4-5 ans. Comment savoir ce qui relève du “normal” et ce qui mérite un vrai ajustement ?
À chaque âge ses besoins ! Par exemple, si un tout-petit a en effet besoin de plusieurs repas la nuit, ce n’est plus du tout le cas d’un enfant de plus d’un an. Ce qui est normal, ce sont des réveils occasionnels liés à des dents qui percent ou des maladies infantiles ; puis plus tard, à des terreurs nocturnes ou des angoisses qui surgissent ponctuellement la nuit. Durant certaines phases de son développement, le sommeil de l’enfant peut être perturbé et cela correspond souvent à des acquisitions (marche, propreté) ou des grandes étapes (prise de conscience de la finitude de la vie). Ce qui nécessite un ajustement, c’est quand ces perturbations s’enkystent et deviennent systématiques, et que toute la famille en pâtit, par effet domino.
“Le signal du coucher”, “préparer le terrain”, “question de timing”… Si vous deviez choisir les 3 erreurs les plus fréquentes qui sabotent le coucher sans que les parents s’en rendent compte, lesquelles sont-elles ?
Une routine fluctuante, qui change tous les soirs, avec des horaires de coucher très irréguliers ; des activités trop stimulantes le soir avant d’aller au lit – jeux sur écrans, bataille de polochons, musique à fond, disputes… Une routine interminable et très compliquée, qui fait ressentir à l’enfant que c’est sans doute une chose terrible que d’aller au lit, puisque cela nécessite une telle préparation…
Le livre parle de “routine fluide” : comment construire une routine du soir qui rassure l’enfant sans enfermer les parents dans un rituel interminable ?
Craig Canapari parle des trois signaux qui vont faire s’engager l’enfant dans l’entonnoir du soir. Ce sont quelques phrases très simples, comme des jalons au fur et à mesure de la soirée. Entre ces signaux se déroulent les différentes phases du coucher : premier signal, bain, brossage de dents, pipi, deuxième signal, histoire, chanson, câlin, troisième signal et extinction des feux. Chaque famille personnalise les signaux et les étapes incluses dans la routine. Le tout ne doit pas excéder 45 minutes. Une routine trop complexe n’a pas d’intérêt et il faut aussi que ce soit gérable quand on a plusieurs enfants ! Visez la simplicité.
Les parents ont souvent peur des “conséquences” : ils redoutent d’être durs, ou de faire du mal. Comment poser un cadre clair avec bienveillance ?
C’est une évidence, mais bien dormir est bénéfique pour tout le monde, enfants et parents. Craig Canapari commence son ouvrage en questionnant les parents sur ce qu’ils pourraient gagner à mieux dormir, en qualité de vie : plus d’énergie pour une activité plaisante, plus de bonne humeur et de moments de qualité… Garder cet objectif en tête permet aux parents d’être convaincants et de garder le cap ! Il est plus facile de tenir un cadre quand on est soi-même convaincu du bien-fondé de sa démarche que quand on hésite et présente le changement comme une option possible (ou pas).
Une dernière question pour les jeunes mamans : si on est en post-partum, avec un sommeil fragile, parfois allaitement, parfois un grand qui se relève… quelle est la priorité numéro 1 pour tenir dans la durée ?
Protéger son sommeil autant que possible. En post-partum, la fatigue est réelle et le sommeil souvent fragmenté : il faut donc se simplifier la vie et organiser les nuits de façon pragmatique, en adaptant le rythme et les choix éducatifs à la réalité du moment. Un parent moins épuisé est toujours plus disponible émotionnellement qu’un parent à bout de forces. Tenir dans la durée, ce n’est pas viser la perfection, c’est préserver son énergie jour après jour.
*Retrouvez le site de Marie Chetrit : www.lespetitsruisseauxfontlesgrandesrivieres.com

