Combien une mère au foyer devrait-elle être payée ?

En France, 2,1 millions de femmes ont fait le choix, subi ou désiré, de mettre leur carrière entre parenthèses pour s’occuper de leur foyer. Du lever du soleil jusqu’au dernier biberon nocturne, leur journée de travail cumule la gestion de crise, la logistique ménagère et l’accompagnement éducatif sans le moindre bulletin de paye à la clé. Entre calculs féministes enragés, prestations de services au tarif fort et comptabilité nationale, fixer un prix sur l’invisible s’avère bien plus complexe qu’un simple multiplicateur de SMIC. Plongée au cœur d’une équation comptable, sociale et politique que la société française préfère souvent laisser sous le tapis.

La guerre des méthodes entre valorisation au marché et réalités statistiques

Estimer le salaire d’une mère au foyer impose d’abord d’affronter un casse-tête méthodologique majeur : quelle grille tarifaire appliquer à l’amour maternel et à la charge mentale ? D’un côté, les études privées d’intermédiation de services choisissent la méthode dite du “coût de remplacement analytique”. En découpant la journée d’une mère en compétences professionnelles – chauffeur privé pour les trajets scolaires, cuisinière, femme de ménage, répétitrice scolaire ou encore psychologue –, le montant grimpe à des sommets vertigineux. C’est ainsi que l’étude ProntoPro établissait en 2019 un salaire mensuel théorique de 6 391 euros net, soit l’équivalent de près de cinq SMIC. Une somme spectaculaire qui a le mérite de frapper les esprits en montrant le coût astronomique qu’impliquerait l’externalisation de ces tâches auprès d’entreprises privées.

Comme le souligne Léa, fondatrice du média d’éducation financière féministe Plan Cash, « c’est une étude qui va mesurer toutes les tâches ménagères que vont faire les femmes en calculant le salaire mensuel qu’elle toucherait sur chacune de ces tâches avec le prix ou le tarif moyen selon les métiers ». Cependant, elle invite à conserver un regard critique sur ce chiffrage gonflé : « Toutes les mères au foyer ne sont hélas pas toutes des chefs cuisinières aussi douées dans un domaine que l’autre […] Bon, c’est pas la réalité. » De son côté, la Suisse pushes l’exercice encore plus loin dans les cantons de Bâle et Zurich, où l’étude BAK Economics évalue le salaire d’une mère au foyer à 5 990 euros par mois en raison du coût de la vie helvétique.

À l’opposé de ces calculs cumulatifs spectaculaires, l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) adopte une mesure beaucoup plus prudente mais scientifiquement irréfutable basée sur ses enquêtes Emploi du temps. Pour Léa de Plan Cash, l’approche de l’Insee est de loin la plus cohérente : « L’étude de l’Insee est beaucoup plus intéressante. Elle va partir du nombre d’heures de travail domestique que vont faire les femmes. Selon l’Insee, c’est en moyenne 28 heures par semaine pour une mère au foyer qui vit en couple avec un ou plusieurs enfants. Et donc ils partent pas sur le principe qu’on va être experte dans tous ces domaines, mais que par contre ce temps de travail doit être rémunéré au SMIC horaire. »

Du droit d’alerte aux dérives économiques d’un revenu d’inactivité

Valoriser le travail domestique pose une question fondamentale sur la structure de notre modèle social et la valeur accordée au travail invisible. Pour la sociologue et économiste Christine Delphy, figure pionnière de l’analyse du mode de production domestique, le refus historique de rémunérer ce temps constitue le pilier d’une exploitation patriarcale où le travail des femmes profite directement au fonctionnement de l’économie formelle sans jamais être crédité.

L’instauration d’un véritable “salaire maternel” versé par l’État divise toutefois profondément les économistes et les mouvements féministes. Léa de Plan Cash alerte sur le piège politique majeur que représenterait une telle mesure : « Quel serait l’intérêt pour une femme d’aller travailler si elle était payée au SMIC en ne travaillant pas et en étant femme au foyer ? Le piège c’est que cet argument peut être utilisé par certains États réactionnaires pour remettre les femmes à la maison. Donc on n’a pas envie de dépendre d’un État et c’est pour ça qu’on n’aura jamais un véritable salaire des femmes au foyer. »

Plutôt qu’un chèque public qui enfermerait les femmes dans la sphère domestique, l’évaluation financière du travail ménager doit d’abord servir d’arme de négociation au sein des ménages. Léa insiste sur la portée pédagogique de ces chiffres face à un conjoint négligent : « Par contre, je pense que l’argument est très important pour négocier avec un conjoint qui dirait “Tu as décidé de pas travailler, donc je te dois rien” et qui ne se rendrait pas compte de la valeur du travail qui est accompli. » C’est dans cet esprit que l’application Plan Cash propose d’ailleurs à ses abonnées un outil permettant de calculer leur “salaire ménager” virtuel afin d’objectiver la répartition des tâches et la valeur produite au quotidien.

Vers un nouveau contrat social fondé sur l’équité patrimoniale

À défaut d’un chèque mensuel signé par l’État, la réponse à cette injustice financière se déplace aujourd’hui sur le terrain du droit civil et de la gestion du patrimoine familial. Les juristes et notaires constatent au quotidien l’appauvrissement dramatique des femmes ayant sacrifié leur carrière au moment des divorces. L’absence de revenus propres durant les années consacrées aux enfants se traduit par un trou béant dans la constitution de leur épargne personnelle, tandis que le conjoint poursuivant sa carrière accumule capital, promotions et droits à la retraite.

Comme le rappelle avec pragmatisme la créatrice de Plan Cash, la finalité n’est pas d’opposer le travail au maintien à la maison, mais d’éviter toute précarisation : « Nous on n’est pas du tout dans un féminisme qui dirait il faut travailler ou il faut être au foyer. Il faut être indépendante financièrement, c’est important pour nous. Mais après, les gens font bien comme ils veulent si c’est en toute connaissance de cause et en ne se mettant pas en danger. »

Pour corriger ce déséquilibre, des voix s’élèvent pour réformer les mécanismes de compensation financière au sein du couple. L’accent est mis sur une réévaluation ambitieuse de la prestation compensatoire en cas de séparation, mais aussi sur une prise de conscience en amont lors du choix du régime matrimonial. La séparation de biens pure s’avère souvent dévastatrice pour la mère au foyer, là où la communauté réduite aux acquêts ou des clauses d’indemnisation contractuelles pour arrêt d’activité permettent de réintégrer la valeur du travail domestique dans le patrimoine commun. Reconnaître financièrement la mère au foyer implique ainsi de cesser de considérer son temps comme un don gratuit, pour le traiter comme un investissement structurant qui mérite une réelle contrepartie économique et patrimoniale.

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