Elles représentent aujourd’hui près d’une femme sur cinq dans les générations nées après 1980. Pas des militantes, pas des cas particuliers, pas des femmes brisées par une enfance difficile ou convaincues que la planète ne mérite plus d’être peuplée. Des femmes ordinaires, souvent heureuses, parfois en couple depuis des années, qui n’ont simplement jamais ressenti ce désir-là. Pas de révélation, pas de retraite méditative à Bali, ni de trauma fondateur, pas de bonne raison socialement recevable.
CDI, crédit, conjoint – et après ?
Esmée Centaurat, elle, a tout coché. Le CDI, le mari qu’elle aime encore après dix ans, le crédit immobilier, les familles présentes et joyeuses, l’argent qui suffit. Elle n’a pas fui quelque chose ni sacrifiée sa vie de femme au profit de sa carrière, elle n’attendait pas que sa vie soit enfin stable pour décider. Et dans cette vie bien construite, bien remplie, franchement heureuse ; pas d’enfant, pas d’envie d’enfant, et pas de raison valable à donner à ceux qui lui posent la question. C’est justement parce qu’elle n’a aucune excuse socialement recevable qu’elle ose l’écrire.
Esmée Centaurat l’écrit sur son Substack en mai 2026, dans un texte qui circule et qui touche juste : “La vérité est la suivante : il n’y a pas de raison. Il n’y a pas de choix.”
La vie parfaite sur le papier
” La vérité est la suivante : il n’y a pas de raison. Il n’y a pas de choix. C’est perturbant, pas de raison. Je suis pleinement adulte aujourd’hui. Je sais où j’en suis, c’est une chose de pouvoir le dire. J’ai confiance en ma capacité à élever un enfant, être une bonne mère. Je suis sûre que je pourrais m’y retrouve si ça tombait. Je m’en accommoderais, contre mauvaise fortune bon coeur. “
En France, le discours a bougé. Les statistiques le confirment : selon l’INSEE, environ 7% des femmes nées en 1975 n’ont pas eu d’enfant, un chiffre en hausse, et la tendance s’accentue chez les générations suivantes. Le mot “childfree” a colonisé Instagram. Les podcasts fleurissent et on entend de plus en plus souvent “je respecte ton choix.”
” Il n’existe pas de thérapie de conversion. ”
Mais voilà le problème avec ce “je respecte ton choix” : il présuppose qu’il y a un choix. Or ce que décrit Esmée Centaurat, ce n’est pas une décision mais bien une absence de désir. Et ça, la société a du mal à le loger quelque part.
” En une décennie, la société a suffisamment changé pour que notre non-parentalité soit considérée comme normale. Avant, ma position faisait figure d’exception, elle générait de vives réactions. Aujourd’hui, dans ce contexte de dénatalité, elle est banale. Je pensais me sentir seule dans cette voie, nous sommes légion. “
“On s’imagine une conviction”, écrit-elle. Parce que ça rassure et ça se range dans une case. Une absence de désir, c’est beaucoup plus difficile à tenir pour son interlocuteur.
L’archéologie de soi-même
Ce qu’elle raconte ensuite est peut-être la partie la plus honnête. Elle a “pisté” (son mot) les raisons possibles.Elle a fait du travail sur elle-même, le genre de travail sérieux qui mène quelque part en général.
Et elle est arrivée à : rien. Quelques “os à ronger”, comme elle dit.
C’est un portrait qu’on voit peu dans les médias car on documente beaucoup les femmes qui ont souffert de la pression sociale à enfanter, et les “childfree by choice” revendiqués, fiers et articulés si tant est qu’ils soient écolos ou politiquement correct. Mais cette zone grise (celle de la femme qui n’a pas de trauma) or statistiquement, c’est probablement la majorité silencieuse.
Esmée Centaurat le formule autrement, mais c’est la même chose : “il ne s’agit pas d’un choix”. Et dans une culture où l’on valorise l’autonomie, l’agentivité, la capacité à “décider de sa vie”, de dire qu’on n’a pas décidé (qu’on n’a simplement pas voulu ou pas eu le temps) c’est une forme de courage intellectuel assez rare.
Elle écrit qu’elle songe parfois “aux enfants qu’elle n’aurait pas” avec ce léger vertige et cette conscience du chemin non pris.
Crédit photo : @Yunus Tug

